Bourse : où investir face au double choc ?

La montée en puissance de l’intelligence artificielle rebat les cartes dans le secteur technologique, tandis que le retour des tensions inflationnistes complique la lecture macroéconomique. Dans ce contexte de double choc, Christian Parisot, fondateur d’Altaïr Economics, décrypte les secteurs les plus exposés, les acteurs les mieux armés et les arbitrages à envisager pour les investisseurs.

IA et inflation : les deux sujets dominent à nouveau la lecture des marchés

Cette semaine, deux éléments ont particulièrement agité les marchés. Le premier concerne la révolution de l’intelligence artificielle, dont les effets commencent à se voir de manière très concrète sur la valorisation de certains segments du marché, notamment celui des éditeurs de logiciels. Le secteur recule sensiblement depuis le début de l’année, sous l’effet des craintes suscitées par l’IA. Le paradoxe est évident : cette même révolution technologique représente aussi, potentiellement, une opportunité immense pour ces entreprises, qui pourraient y trouver un levier puissant de croissance du chiffre d’affaires.
La question n’est donc pas de savoir si l’intelligence artificielle constitue une rupture. Elle l’est déjà. La vraie question est de savoir comment cette rupture se distribue entre gagnants et perdants, et plus précisément quels éditeurs de logiciels sont en mesure de profiter de cette nouvelle donne, et lesquels risquent au contraire d’être fragilisés par elle.
Le second sujet est plus macroéconomique. Il porte sur la façon dont les tensions inflationnistes vont se répercuter dans l’économie. Sur ce point, quel que soit le scénario que l’on retienne au Proche-Orient –retour rapide à la paix ou persistance des tensions, déblocage rapide ou non du détroit d’Hormuz –un constat semble désormais s’imposer : il y aura des conséquences, et ces conséquences seront d’abord inflationnistes. L’économie mondiale pourra peut-être rester solide. Elle pourra peut-être continuer de résister. Mais il paraît de plus en plus difficile d’éviter, au moins cette année, des tensions sur un grand nombre de matières premières et sur les coûts de production des entreprises.
La question devient alors très directe : qui va payer la facture ? Qui va absorber ces coûts inflationnistes ? Les entreprises, via une compression de leurs marges ? Ou les consommateurs, via une hausse des prix finaux ? Et, derrière cette mécanique, quel sera l’impact sur la croissance dans les prochains mois ?

Les éditeurs de logiciels, premier terrain visible du choc IA

Le premier volet de l’analyse porte donc sur les éditeurs de logiciels, qui ont connu une forte volatilité au cours des dernières semaines, et même depuis le début de l’année. Si l’on prend comme point de repère l’ETF iShares IGV, qui donne une tendance assez représentative de l’ensemble des grands éditeurs de logiciels –puisqu’il comprend notamment Microsoft, mais aussi les grands acteurs des logiciels de sécurité –on observe un repli marqué. L’indice perd plus de 20 % depuis le début de l’année, reflet direct des incertitudes qui pèsent désormais sur la valorisation du secteur.
L’un des éléments déclencheurs de cette remise en cause a été la publication d’un document intitulé Cloud Mythos Preview, qui présente le nouveau modèle d’Anthropic, publié le 7 avril. Ce document a ravivé les interrogations autour du secteur des logiciels. En cause : les performances du modèle Mythos, qui apparaissent suffisamment impressionnantes pour remettre au premier plan un risque que les marchés commençaient à intégrer, sans pour autant en mesurer pleinement la portée.

Mythos, ou la mise à nu d’une vulnérabilité du secteur

Mythos est présenté comme un nouveau modèle d’intelligence artificielle particulièrement performant. Selon les éléments mis en avant, il aurait permis de détecter des failles de sécurité dans de nombreux logiciels couramment utilisés, y compris chez Microsoft et chez d’autres grands éditeurs. Il s’agit de failles zero-day, c’est-à-dire de vulnérabilités qui n’avaient pas été identifiées ni corrigées par les éditeurs eux-mêmes.
Or, ce type de faille peut avoir des conséquences majeures : dans certains cas, elles permettent de prendre le contrôle d’un ordinateur ou de manipuler des données. Pour l’ensemble du secteur, il s’agit d’un risque considérable. À tel point qu’il aurait donné lieu, selon Christian Parisot, à une réunion d’urgence au niveau du Trésor américain, avec Jerome Powell pour la Réserve fédérale, et à une mobilisation des banques afin d’accélérer la gestion de ce risque de sécurité informatique.
La singularité de Mythos tient à sa performance. En quelques minutes, ce modèle a pu tester et détecter des failles de sécurité majeures, là où des êtres humains auraient parfois eu besoin de mois, voire d’années, pour parvenir au même résultat. Mais il faut être précis : cela ne signifie pas que l’on a franchi un seuil absolu vers une forme d’intelligence artificielle supérieure. L’interprétation serait trompeuse, même si elle sert évidemment la communication d’Anthropic, qui démontre ainsi la puissance de son modèle.
Le vrai enseignement est ailleurs. Ce que montre Mythos, c’est qu’un modèle bien entraîné, ciblé sur la programmation, la gestion du code et sa sécurisation, et surtout adossé à des capacités de calcul exceptionnelles, peut faire tomber des barrières qui étaient jusque-là des barrières humaines.

Quand le capital remplace le capital humain

L’efficacité de Mythos repose d’abord sur la puissance de calcul. Derrière la performance du modèle, il y a des ressources massives, capables de tester un très grand nombre de cas et d’explorer très vite des configurations multiples. Cela change profondément la nature de l’avantage compétitif dans le secteur.
Jusqu’ici, la découverte de ce type de failles reposait sur un capital humain extrêmement qualifié, rare, recherché et coûteux. Une poignée de spécialistes, au sein de sociétés très pointues, disposaient du savoir-faire nécessaire pour identifier ce genre de vulnérabilités. Ce savoir constituait une barrière à l’entrée. Or cette barrière peut désormais être contournée grâce au capital, c’est-à-dire grâce à l’investissement massif dans des capacités de calcul et dans les data centers.
C’est l’un des points essentiels de l’analyse : le capital technologique se substitue à une partie d’un capital humain pourtant très précieux. Ce n’est pas simplement une amélioration incrémentale de l’IA. C’est un déplacement de la valeur ajoutée. Ce qui faisait hier la rareté et donc la valeur de certaines compétences peut désormais être partiellement reproduit par la machine, pour peu que l’on dispose des ressources de calcul suffisantes.
Autrement dit, ce document autour de Mythos ne montre pas seulement une prouesse technique. Il met en évidence une mutation profonde de la chaîne de valeur des éditeurs de logiciels et, plus largement, de la place respective du capital humain et de la machine dans ce secteur.

Anthropic temporise, mais le signal est déjà là

Anthropic a naturellement mis en avant l’efficacité de son modèle. L’entreprise a retardé sa diffusion large et organisé un accès encadré via un accord spécifique, dans le cadre du projet Glasswings, permettant à certains grands éditeurs de logiciels d’utiliser Mythos afin de corriger leurs failles avant que le modèle ne soit plus largement disponible et puisse être exploité par des acteurs malveillants.
Ce point est important, car il montre bien que le sujet n’est pas théorique. Il s’agit d’un enjeu industriel et sécuritaire immédiat. Derrière le débat boursier, il y a déjà une réorganisation des priorités des entreprises et une accélération des arbitrages d’investissement.

Faut-il vendre tous les éditeurs de logiciels ?

La réponse est non, ou plus précisément elle n’est pas simple. Christian Parisot insiste sur un point : il ne faut pas raisonner de manière globale. La situation doit être appréciée valeur par valeur.
Tous les segments ne sont pas exposés de la même façon. Les sociétés positionnées sur la cybersécurité ont beaucoup réagi à ces annonces, mais ce ne sont pas forcément les plus affectées. Certaines sociétés très spécialisées dans la découverte de failles pourraient, en revanche, se retrouver directement concurrencées par ce type de modèle, avec un risque réel d’érosion, voire de disparition, de leur modèle économique. Il existe donc bien des perdants potentiels, mais plutôt dans des niches très spécifiques.
Pour la majorité des acteurs de la cybersécurité, la logique pourrait être différente. Leur enjeu ne serait pas tant d’être remplacés par l’IA que d’intégrer l’IA dans leur propre offre. Bien sûr, si un agent d’IA montre qu’un logiciel de cybersécurité peut être contourné sans difficulté, cela pose un problème majeur. Mais, dans le même temps, la montée en puissance de ces outils peut renforcer les positions dominantes des grands acteurs de la sécurité, précisément parce qu’ils auront les moyens de les intégrer à grande échelle.
La logique est presque militaire : entre les attaquants et les défenseurs, il faut les mêmes armes. Les entreprises capables d’utiliser l’IA pour se défendre seront aussi capables de détecter plus rapidement les vulnérabilités d’un réseau. Mais cela suppose une taille critique. Il faut avoir les moyens de développer et de déployer ces solutions. Il faut pouvoir investir massivement dans les capacités de calcul nécessaires.

Cybersécurité, hyperscalers, SaaS : des lignes de fracture très nettes

Les grandes plateformes logicielles intégrées apparaissent naturellement avantagées. Microsoft, Amazon Web Services et, plus largement, les hyperscalers profitent de cette logique. L’IA renforce leur position, parce qu’une partie croissante de l’intelligence logicielle passera par les infrastructures qu’ils contrôlent. Cela consolide leurs positions dominantes vis-à-vis des autres éditeurs de logiciels.
Les acteurs les plus sensibles sont plutôt à chercher du côté des SaaS et des petits éditeurs de services. D’abord parce qu’une partie du travail qu’ils réalisent aujourd’hui pourrait être prise en charge par des agents d’IA, ce qui fragilise une partie de leur activité. Ensuite parce qu’ils sont plus exposés au risque de fiabilité et aux risques de failles dans leurs logiciels.
Le risque est encore plus net pour les petits éditeurs très spécialisés, ceux qui proposaient jusqu’ici des logiciels pointus de comptabilité, de gestion des stocks ou d’autres usages métiers très ciblés. Ces entreprises pourraient se retrouver fragilisées à double titre : elles n’auront pas nécessairement les moyens de défendre leurs solutions contre des attaques de plus en plus sophistiquées, et elles n’auront pas non plus toujours les moyens d’intégrer elles-mêmes de l’intelligence artificielle dans leurs produits. À l’inverse, d’autres acteurs, mieux dotés, pourront développer des outils sur mesure grâce à l’IA et venir leur prendre des parts de marché.

Ce que cela change pour l’investisseur

Deux enseignements s’imposent. Le premier, c’est qu’il faut désormais être sélectif. Investir sur un ETF regroupant globalement les éditeurs de logiciels n’est plus forcément pertinent. Il ne s’agit plus de jouer le secteur dans son ensemble, mais de faire du stock picking.
Le second, c’est qu’il faut privilégier les éditeurs de logiciels qui disposent de capacités d’investissement considérables, donc de capex importants. La logique devient plus capitalistique. Là où ces entreprises étaient historiquement avant tout des entreprises de ressources humaines, dont la valeur reposait en grande partie sur la qualité et la rareté de leur capital humain, elles deviennent progressivement des entreprises où le différentiel se fera sur les infrastructures, la puissance de calcul et la capacité à absorber les coûts de cette transformation.
Demain, ce qui primera davantage, ce sera la capacité à gérer des calculs massifs, à exploiter des data centers, et à faire tourner des applications dont une partie croissante sera gérée par l’intelligence artificielle. Cela favorise naturellement les acteurs majeurs, les poids lourds du secteur, ceux qui ont les moyens d’investir dans la puissance de calcul et dans l’IA.

Le vrai actif stratégique, ce sont les capacités de calcul

Au-delà même des éditeurs de logiciels, cette séquence montre une fois de plus à quel point l’intelligence artificielle progresse lorsque l’on dispose de capacités de calcul très importantes. Grâce à cette combinaison entre IA et puissance de calcul, il devient possible de découvrir de nouveaux médicaments, de tester la fiabilité de logiciels, d’évaluer la robustesse d’un réseau, ou encore d’obtenir des résultats dans certains raisonnements mathématiques.
Le point commun de tous ces progrès, c’est le calcul. C’est pourquoi, derrière la question des logiciels, il faut aussi regarder ceux qui fournissent les capacités de calcul. Les producteurs de mémoire, les fabricants de semi-conducteurs, et plus largement tous ceux qui bénéficient de cette demande accrue en puissance informatique apparaissent comme les bénéficiaires les plus défensifs de cette thématique.
Ce n’est pas un hasard si, face à la baisse des éditeurs de logiciels, l’indice SOX a fortement progressé. Les marchés lisent très clairement cette évolution comme un renforcement de la valeur attachée aux infrastructures de calcul.
Cette logique renforce aussi l’idée que les éditeurs de logiciels vont évoluer vers un modèle davantage centré sur l’intégration de l’IA, avec des coûts d’infrastructure récurrents importants. Les capacités de calcul devront être monétisées par des abonnements, et non plus simplement par des licences définitives. Le secteur glisse de plus en plus vers des revenus récurrents, mais avec en contrepartie des investissements massifs et continus pour répondre à cette nouvelle demande.

Pourquoi le stock picking devient incontournable dans les logiciels

Si l’on prend l’exemple des principaux éditeurs de logiciels aux États-Unis, les effets sont très variables selon la taille des entreprises, leur secteur d’activité, et leur exposition au risque soulevé par Mythos. Le fait de participer ou non au programme Glasswings peut aussi faire une différence. Un éditeur partenaire de ce programme pourra corriger ses failles plus rapidement et se protéger ainsi d’un risque de mauvaises surprises.
Plus largement, certains acteurs sont beaucoup plus sensibles et beaucoup plus dépendants face à ce type de risque, alors que d’autres n’ont qu’une exposition modérée. Là encore, cela renforce la même idée : il faut faire du stock picking dans les éditeurs de logiciels.
Au total, si l’on cherche à jouer la thématique de l’intelligence artificielle de la manière la plus défensive possible, ce sont d’abord ceux qui offrent des capacités de calcul et des data centers qui restent les mieux placés, même si leurs valorisations sont déjà élevées. Viennent ensuite les poids lourds des logiciels, notamment les hyperscalers, capables d’intégrer l’IA dans leur offre grâce à des investissements lourds. Enfin, il est possible d’aller chercher de la valeur parmi des acteurs plus petits, mais cela demande une vraie sélectivité, car il y aura forcément des perdants.

Deuxième choc : qui va payer l’addition de la guerre au Moyen-Orient ?

Le second grand sujet qui se pose aux marchés est d’ordre macroéconomique. Il tient à une question simple : qui va payer l’addition de cette guerre au Moyen-Orient ?

Un choc inflationniste est déjà en cours. Il a commencé à apparaître dans les données du mois de mars, via la hausse des prix des matières premières, en particulier l’essence et l’ensemble des produits dérivés du pétrole. C’est l’effet le plus classique. Mais d’autres matières premières sont aussi touchées : les engrais, le soufre, certains produits liés à l’hydrogène, qui se retrouvent eux aussi dans des situations tendues.
Le diagnostic de Christian Parisot est clair : ce choc inflationniste va affecter les économies au moins en 2026. La question de savoir s’il se prolongera en 2027 dépendra de la durée du conflit et du temps pendant lequel les prix resteront élevés. Mais le choc est bien là.
Il faut aussi distinguer les prix de marché généralement observés, comme le WTI ou le Brent, qui sont des références à trois mois intégrant souvent une anticipation d’amélioration de la situation, du prix spot du pétrole. À très court terme, ce prix au comptant s’est envolé. Cela signifie qu’il existe bien, dès maintenant, des tensions extrêmes et même des pénuries sur certains segments. Plus les stocks stratégiques et privés diminueront, plus le risque de pénurie et donc d’impact économique majeur augmentera.

Les enquêtes confirment le scénario : plus d’inflation, moins de croissance

Sans aller vers un scénario catastrophe, les indicateurs disponibles donnent déjà une image claire. Les enquêtes PMI de S&P Global montrent une nette décélération de la composante production au niveau mondial. L’économie mondiale reste en croissance, mais le ralentissement est sensible. Dans le même temps, les prix payés par les entreprises progressent fortement. Autrement dit, les coûts montent.
Le cadre qui se dessine est donc celui, assez classique en apparence mais très concret dans ses conséquences, d’un environnement avec plus d’inflation et moins de croissance.
La question essentielle devient alors celle de la transmission : cette hausse des coûts va-t-elle comprimer les marges des entreprises, ou se retrouver rapidement dans les prix à la consommation ? C’est de cette réponse que dépendront, dans les prochains mois, les résultats des entreprises et l’orientation de nombreux actifs financiers.

Tout le monde n’est pas touché de la même manière

Les chocs ne sont pas identiques selon les zones économiques. Dans les enquêtes, l’impact apparaît particulièrement violent pour l’Europe. C’est la région qui semble la plus touchée par la hausse des coûts. L’Asie subit elle aussi une hausse marquée, tout comme les États-Unis, mais l’ampleur du rebond américain reste plus limitée.
Ce point s’explique aussi par le fait que les États-Unis étaient déjà confrontés à une hausse des coûts liée aux droits de douane mis en place par l’administration américaine. Le rebond récent s’ajoute donc à un niveau de départ déjà élevé. Si l’on isole strictement l’effet du Moyen-Orient, c’est bien l’Europe qui apparaît en première ligne, suivie par l’Asie.
Les États-Unis resteront néanmoins pénalisés par les droits de douane, d’autant plus que l’administration américaine prévoit de les relever à partir de juillet. Il y aura donc encore un effet tarifaire à intégrer. Mais, à court terme, le choc lié au Moyen-Orient paraît plus violent en Europe.

Le facteur décisif : les chaînes d’approvisionnement

Pour savoir si la hausse des coûts des entreprises va ou non se retrouver dans les prix finaux, un facteur joue un rôle central : l’état des chaînes d’approvisionnement.
Aux États-Unis, le mois de mars a offert une illustration intéressante. Le choc inflationniste lié à l’énergie a bien provoqué une hausse des coûts dans le transport et dans les entrepôts. Mais cet effet a été partiellement compensé par une baisse des marges des grossistes. Deux lectures sont possibles. Soit les grossistes n’ont pas pu répercuter la hausse de leurs coûts sur les prix de vente. Soit ils ont considéré que le risque géopolitique était temporaire et ont préféré ne pas modifier immédiatement leurs tarifs, dans l’espoir que la tension ne durerait pas.
Dans les deux cas, cela signifie que la diffusion du choc prend du temps. Mais elle peut aussi s’accélérer très vite. Tout dépend de l’état des chaînes d’approvisionnement, de la disponibilité des stocks, et de l’urgence à acheter à n’importe quel prix.
Si les chaînes sont tendues, si les stocks sont bas, alors la transmission vers les prix de sortie d’usine et, ensuite, vers le consommateur final peut être beaucoup plus rapide. Le délai de diffusion, son ampleur et son impact sur les marges dépendent largement de cette variable.

L’Asie au cœur des tensions d’approvisionnement

Les tensions sur les chaînes d’approvisionnement ont beaucoup monté au cours des dernières semaines, notamment au mois de mars. L’Asie semble être la zone la plus affectée sur ce plan. Ce n’est pas forcément celle qui subit la hausse de prix la plus forte, mais c’est celle où les difficultés logistiques et industrielles sont les plus visibles. Cela en fait aussi la zone où la diffusion des tensions inflationnistes pourrait être la plus rapide.
Viennent ensuite l’Europe, puis les États-Unis, où les tensions sur les chaînes d’approvisionnement apparaissent relativement plus limitées. Le Royaume-Uni semble, à ce stade, mieux s’en sortir que les autres grandes zones.
Ce point est essentiel, car il implique qu’un écart aujourd’hui visible entre les prix des inputs et les prix de sortie d’usine est appelé à se réduire. Tant que les grossistes absorbent une partie du choc dans leurs marges, l’effet sur le consommateur final reste partiellement différé. Mais si les chaînes se tendent davantage, le pricing power des entreprises se renforce, et la hausse finit par se transmettre.
Autrement dit, ce qui n’a été absorbé par les marges qu’en mars pourrait se retrouver plus nettement dans les prix dès avril, d’abord chez les distributeurs, puis dans les indices de prix.

Un choc plus violent pour les pays émergents

Autre enseignement des enquêtes : le choc apparaît beaucoup plus violent pour les pays émergents que pour les pays développés. La raison en est simple. La hausse du dollar face à de nombreuses devises émergentes accentue l’inflation importée, ce qui complique encore la situation de ces économies.
L’effet devrait donc être plus fort sur la demande intérieure des pays émergents, ce qui ajoute une couche de fragilité à un environnement déjà dégradé.

La géographie sectorielle du choc inflationniste

Là encore, tous les secteurs ne sont pas égaux. L’inflation touche un grand nombre d’activités, mais pas avec la même intensité.
Le secteur technologique connaît une inflation spécifique, liée à plusieurs facteurs. D’abord, les investissements massifs autour de l’intelligence artificielle créent déjà des tensions. Dans les semi-conducteurs, on parle désormais davantage de croissance en valeur que de croissance en volume, car les goulots d’étranglement limitent l’augmentation des volumes tandis que les prix progressent.
Ensuite, ces tensions technologiques sont renforcées par le Moyen-Orient, notamment parce que plusieurs dérivés du pétrole sont indispensables dans la production de semi-conducteurs. Cette dépendance accentue les difficultés de production et rend les tensions de prix particulièrement violentes.
Mais la technologie n’est pas seule en première ligne. La chimie, les matériaux de construction, l’agriculture via les engrais, et plus largement la plasturgie, apparaissent aussi très exposés. Cela signifie que le choc inflationniste se diffusera dans l’ensemble de l’économie réelle, en touchant directement la construction, l’industrie et une partie des chaînes de production.

Europe, Asie, émergents : où le choc sera le plus fort

Si l’on résume la hiérarchie des impacts, le choc apparaît très violent pour l’Europe en termes d’ampleur. L’Asie, elle, semble être la zone où l’inflation pourrait se diffuser le plus rapidement en raison des tensions logistiques. Les pays émergents subissent un impact plus fort que les pays développés. Et, sectoriellement, ce sont d’abord les biens, les industriels, la chimie et les matériaux de construction qui sont en première ligne.
Il faut toutefois ajouter une nuance importante : précisément parce que ces secteurs sont au centre du choc, ils pourraient être aussi parmi ceux qui parviennent le mieux à maintenir leurs prix et leurs marges. Plus les tensions d’approvisionnement sont fortes, plus ils retrouvent du pouvoir de fixation des prix.
Traditionnellement, un certain décalage existe entre les indicateurs PMI de prix et l’inflation mesurée dans les indices. Ce décalage peut atteindre plusieurs mois. Mais il pourrait être beaucoup plus court cette fois-ci, notamment parce que certaines entreprises industrielles ont déjà mis en place des clauses d’indexation dans leurs contrats. Cela pourrait accélérer la diffusion du choc dans les statistiques d’inflation.

Pourquoi ce n’est pas 2022, mais pourquoi ce n’est pas anodin non plus

Pour les banques centrales, la situation n’est évidemment pas confortable. Il faut toutefois éviter un parallèle mécanique avec 2022. Nous ne sommes pas dans un scénario de flambée généralisée. Il s’agit plutôt d’une transmission partielle de tensions sur une partie des biens. D’autres composantes de l’énergie, comme l’électricité, n’ont pas connu la flambée du pétrole, ce qui limite l’ampleur du choc.
Mais cela ne signifie pas que l’impact sera négligeable. La BCE comme la Réserve fédérale seront nécessairement attentives à la vitesse de transmission de ces hausses dans les prix des biens, puis dans les services. Christian Parisot estime qu’elles vont continuer d’attendre, afin de mesurer le rythme auquel les industriels relèvent leurs tarifs et l’ampleur de la diffusion dans l’économie.
Le diagnostic reste néanmoins clair : il s’agit bien d’un choc inflationniste majeur.

Vers un ralentissement de la croissance mondiale ?

Toute la question est alors de savoir si ce choc va ralentir la croissance mondiale. La réponse n’est pas anodine, car la hausse des prix ne se contente pas d’affecter les coûts de production. Elle pèse aussi sur les consommateurs, sur les décisions d’investissement des entreprises, et, plus largement, sur la confiance.
À terme, elle peut aussi avoir des effets sur l’emploi. Si les entreprises voient leurs coûts grimper sans réussir à répercuter suffisamment ces hausses sur leurs prix de vente, elles peuvent être amenées à réduire leurs effectifs.
Le scénario de fond est donc celui d’un environnement stagflationniste, ou du moins d’un ralentissement de l’économie sous l’effet combiné d’une inflation plus forte et d’une activité moins dynamique.

Des marchés peut-être trop optimistes

Or les marchés ont, jusqu’ici, plutôt intégré un scénario de fin rapide du conflit et d’impact limité sur les marges. C’est là, selon Christian Parisot, que se situe peut-être l’excès d’optimisme.
Il y aura un coût. Ce coût de la guerre se traduira dans les performances et dans les profits des entreprises. Les secteurs les plus exposés restent les valeurs industrielles, mais aussi la consommation et les biens discrétionnaires, qui souffrent généralement davantage lorsque l’inflation réduit le pouvoir d’achat et que la croissance ralentit.
Il ne faut donc pas considérer qu’une éventuelle résolution du conflit suffirait à effacer les tensions. La normalisation prendra du temps. Le choc sur 2026 sera important. Et cela oblige à intégrer plus que jamais le risque inflationniste dans la lecture des marchés.

Ce que cela implique pour l’allocation

À ce stade, plusieurs idées fortes se dégagent. D’abord, il faut rester sélectif dans les éditeurs de logiciels. L’intelligence artificielle constitue bien une vraie révolution, mais ses conséquences seront très différentes selon les entreprises. Ensuite, le choc de plus d’inflation et moins de croissance devrait provoquer des rotations sectorielles.
Dans ce contexte, la prudence reste de mise. Il est possible de privilégier une diversification via des indices globaux, ou d’aller vers des secteurs plus défensifs. Mais il faut surtout intégrer que l’environnement reste dominé par l’incertitude.
Cette incertitude se traduira aussi par une forte volatilité autour des anticipations de politique monétaire dans les prochains mois. Rien n’est figé. Le marché considère aujourd’hui que la Réserve fédérale américaine devrait plutôt rester sur un statu quo, tandis que la BCE pourrait relever ses taux. Mais, pour Christian Parisot, rien n’est fait, rien n’est clos à ce stade.
Cela signifie qu’il faut encore s’attendre à des ajustements et à des rotations autour des anticipations de politique monétaire, avec à la clé une volatilité persistante sur les indices actions et sur les valeurs de croissance. Tous ces paramètres doivent désormais être intégrés dans les choix d’allocation d’actifs.
 

Christian Parisot
Fondateur d’Altaïr Economics
 
 

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