L’arrivée de Kevin Walsh à la tête de la Réserve fédérale américaine pourrait marquer une rupture majeure dans la conduite de la politique monétaire américaine. Dans un environnement déjà dominé par les tensions sur l’inflation, les taux longs, le dollar et la dette américaine, Christian Parisot, fondateur d’Altaïr Economics, analyse les conséquences possibles de ce changement pour les marchés financiers.
Fed : une Banque centrale américaine face à un environnement plus incertain
La Banque centrale américaine entre dans une période délicate. Elle doit composer avec un environnement économique particulièrement difficile à interpréter, marqué à la fois par des tensions géopolitiques, des incertitudes inflationnistes et une possible rupture dans sa gouvernance.
Comme les autres grandes banques centrales, la Fed subit l’impact du Moyen-Orient sur les anticipations d’inflation. Les tensions sur les prix énergétiques peuvent entretenir la hausse des prix et compliquer l’analyse des banquiers centraux. Mais un autre facteur d’incertitude s’ajoute désormais : l’arrivée d’un nouveau président à la tête de la Banque centrale américaine.
Un changement de président ne signifie pas nécessairement un changement immédiat de politique monétaire. Le président de la Fed ne décide pas seul. Il n’est qu’une voix parmi les douze votants du Comité de politique monétaire américain, le FOMC. Mais son rôle reste central dans la manière dont les décisions sont expliquées, communiquées et comprises par les marchés.
C’est précisément sur ce terrain que pourrait intervenir la rupture la plus importante. Le président de la Fed joue un rôle déterminant dans l’orientation de la communication, dans la manière de guider les anticipations et dans la façon dont les investisseurs interprètent les prochaines décisions de politique monétaire.
Avec Kevin Walsh, cette communication pourrait profondément changer. Depuis Alan Greenspan, Ben Bernanke, Janet Yellen et Jerome Powell, les changements de présidence s’inscrivaient plutôt dans une forme de continuité. Les styles différaient, mais les grandes orientations de communication et de politique monétaire restaient relativement cohérentes.
L’arrivée de Kevin Walsh pourrait, elle, ouvrir une séquence différente. Il ne faut pas surestimer sa capacité à décider seul, mais son influence sur la communication de la Fed pourrait être importante. Or cette communication influence directement le comportement des marchés, la volatilité, l’évolution du dollar, les taux d’intérêt et les marchés actions.
La question centrale est donc double : Kevin Walsh sera-t-il seulement une source de volatilité supplémentaire ou modifiera-t-il plus profondément la fonction de réaction de la Réserve fédérale ?
Taux américains : des anticipations de marché en plein retournement
Avant d’analyser ce que Kevin Walsh pourrait changer, il faut revenir sur l’évolution récente des anticipations de politique monétaire aux États-Unis.
Il y a encore trois mois, les marchés anticipaient une Fed engagée dans un mouvement de baisse modérée des taux. L’idée dominante était celle de plusieurs baisses de taux d’ici la fin de l’année, suivies d’une stabilisation des taux directeurs l’année suivante.
Ce scénario reposait sur une conviction : au niveau actuel des taux, la politique monétaire américaine était légèrement restrictive. La Fed disposait donc d’une marge pour revenir progressivement vers des taux plus neutres, surtout si l’inflation américaine continuait de ralentir.
À ce moment-là, les marchés intégraient bien un choc inflationniste possible lié à la hausse des droits de douane. Mais ils ne croyaient pas à une boucle prix-salaires ni à un risque inflationniste durable. L’inflation était perçue comme un choc temporaire plus que comme une dynamique autoentretenue.
Dans le même temps, plusieurs secteurs sensibles aux taux d’intérêt donnaient déjà des signes de fragilité. Hors investissement lié à l’intelligence artificielle, l’économie américaine apparaissait nettement plus vulnérable. Le marché immobilier était en difficulté, les ménages subissaient une forte pression sur leurs crédits à la consommation et les taux d’intérêt devenaient un véritable frein à la demande.
Les secteurs les plus sensibles au niveau des taux se trouvaient donc dans une situation difficile. Sans le soutien massif de l’investissement lié à l’IA, la croissance américaine aurait été beaucoup plus faible, voire négative certains trimestres. Cela confirmait le caractère restrictif de la politique monétaire.
Il fallait toutefois tenir compte de deux éléments de soutien : d’une part, l’investissement dans l’intelligence artificielle, qui continue de porter l’activité à court terme ; d’autre part, un marché du travail encore résilient. Les entreprises créent peu d’emplois, mais elles licencient peu également. Le taux de chômage reste bas et le marché du travail demeure relativement stable.
Dans ce contexte, les marchés pouvaient considérer qu’avec une désinflation qui se poursuivait, la Fed aurait la possibilité de réduire la pression exercée sur l’économie réelle, en particulier hors secteur technologique et hors intelligence artificielle.
Inflation américaine : pourquoi la Fed pourrait durcir sa politique monétaire
Il y a encore un mois, le scénario avait déjà changé. Les marchés ne tablaient plus vraiment sur des baisses de taux rapides, mais plutôt sur un statu quo. L’idée était que la Fed ne ferait rien dans l’immédiat.
L’inflation devait rester plus forte et plus durable que prévu, notamment sous l’effet du choc lié au Moyen-Orient et des prix de l’énergie. Mais ce scénario n’était pas encore considéré comme très négatif. Il ne s’agissait pas d’une remise en cause complète de la trajectoire monétaire, plutôt d’un report des baisses de taux. Le prochain mouvement attendu restait une baisse, mais plutôt en 2027.
Ce qui a changé au cours des dernières semaines, c’est l’apparition d’anticipations de hausse des taux. Les marchés n’intègrent pas un cycle durable de relèvement des taux, mais plutôt un ajustement technique. L’idée serait de remonter les taux d’ici la fin de l’année pour exercer un frein supplémentaire sur l’économie américaine, rassurer sur les anticipations d’inflation et éviter leur désancrage.
Les marchés ne se placent pas dans un scénario de boucle prix-salaires. Si tel était le cas, ils anticiperaient une poursuite des hausses de taux en 2027. Ils restent donc encore sur l’idée d’une Fed relativement colombe. Mais ils considèrent désormais que la Banque centrale américaine pourrait devoir relever ses taux, car l’économie reste résiliente, le marché du travail ne se dégrade pas et le choc inflationniste pourrait persister.
L’enjeu est d’éviter que les anticipations d’inflation des ménages ne s’installent à un niveau trop élevé. Il s’agit aussi d’empêcher le marché obligataire de considérer que la Fed laissera filer l’inflation. Pour rester crédible, la Banque centrale américaine pourrait donc être contrainte de monter ses taux directeurs.
Dans cette logique, une hausse de 25 points de base serait perçue par les marchés comme un moindre mal. Elle pèserait un peu plus sur la croissance et sur les secteurs sensibles aux taux, mais elle traduirait aussi la volonté de la Fed de préserver sa crédibilité et d’ancrer les anticipations d’inflation.
C’est dans ce cadre général que plusieurs membres du FOMC ont commencé à tenir un discours plus vigilant. Le message est clair : si l’inflation persiste, la Banque centrale américaine n’hésitera pas à remonter ses taux. Pour l’instant, le scénario central reste plutôt celui d’un statu quo, mais le biais s’est durci.
Kevin Walsh à la Fed : un profil critique de l’ère Powell
C’est dans ce contexte déjà complexe qu’intervient l’arrivée de Kevin Walsh à la tête de la Banque centrale américaine.
Son profil est connu. Il a déjà été gouverneur de la Fed et se montre, depuis une quinzaine d’années, très critique à l’égard de la politique monétaire menée par la Banque centrale américaine. Ses prises de position laissent attendre plusieurs évolutions, notamment en matière de communication et de réaction monétaire.
Son audition au Sénat constitue un point d’observation important. Elle comportait une partie écrite et une partie de questions-réponses. Elle permet de mieux cerner sa philosophie, même s’il est resté très prudent sur les décisions de court terme.
Kevin Walsh n’a pas donné d’indication claire sur ce que fera la Fed lors de sa prochaine réunion. Il n’a pas dit s’il faudrait monter les taux, les baisser ou les maintenir. Sa première réunion du FOMC et sa première conférence de presse seront donc très suivies. Elles ne permettent pas encore de connaître la décision future, mais elles donneront des indications sur son style et sur sa doctrine.
Ce qui ressort le plus clairement de ses propos, c’est une vision très focalisée du rôle de la Banque centrale américaine.
Inflation : le nouveau mandat prioritaire de Kevin Walsh
Le premier élément clé est sa conception du mandat de la Fed. Kevin Walsh considère que la Banque centrale américaine a un seul objectif prioritaire : l’inflation.
Selon lui, la Fed s’est trop dispersée au fil du temps. Elle a multiplié les missions : stabiliser les marchés, réguler le système bancaire, offrir une forme d’assurance implicite aux investisseurs. Kevin Walsh semble vouloir revenir en arrière sur ces différents points.
Il rappelle que le Congrès a confié à la Banque centrale la mission d’assurer la stabilité des prix. Cette mission doit être assumée sans excuses, sans équivoques, sans arguments et sans angoisses. Autrement dit, l’objectif doit être clair : l’inflation, encore l’inflation, toujours l’inflation.
Un autre point est tout aussi important : pour Kevin Walsh, l’inflation est un choix. Cette formule est déterminante. Elle signifie que si l’inflation est trop forte, même lorsqu’elle provient de facteurs externes comme une hausse des prix du pétrole, la Banque centrale doit agir en conséquence.
Il n’y a pas, dans cette vision, de justification durable au laisser-faire. Une hausse ponctuelle des prix, des tensions sur les chaînes d’approvisionnement ou une inflation importée ne doivent pas servir d’excuse pour laisser les prix dériver.
Cette approche renvoie à une vision très monétariste. Elle rappelle la formule de Milton Friedman selon laquelle l’inflation est toujours et partout un phénomène monétaire. Dans cette logique, l’inflation est décidée, contrôlée et dépendante des décisions de la Banque centrale. Elle ne s’impose pas à la Fed : elle résulte de son choix de laisser, ou non, les prix accélérer.
Pour Kevin Walsh, la Fed doit donc se recentrer sur un objectif unique : ne pas laisser filer l’inflation.
Forward guidance : vers une communication de la Fed moins prévisible
Cette vision a une conséquence directe : la communication de la Banque centrale devrait changer.
Kevin Walsh considère que la Fed communique trop. Elle chercherait trop à préparer les investisseurs, à détailler ses intentions et à fournir des indications prospectives. Cette critique vise notamment la forward guidance, c’est-à-dire les signaux donnés par la Banque centrale sur ses futures décisions.
Selon lui, la Fed n’a pas besoin de communiquer en profondeur sur ce qu’elle va faire. Elle n’a pas non plus besoin de publier autant de projections de croissance, d’inflation ou de taux.
Le fameux dot plot, qui donne les anticipations de taux directeurs des différents membres du FOMC à chaque fin d’année, est particulièrement visé. Kevin Walsh estime que cet outil donne une mauvaise indication. D’une part, il contraint la Banque centrale dans un scénario et peut l’empêcher de réagir rapidement si la situation change. D’autre part, il donne aux marchés l’illusion que tout est prédéfini.
Cette critique est importante, car elle pourrait transformer en profondeur la façon dont les marchés lisent la Fed. Depuis plusieurs années, les investisseurs se sont habitués à une Banque centrale très communicante, qui balise le chemin et évite autant que possible les surprises. Kevin Walsh semble au contraire plus favorable à une communication plus sobre et moins prédictive.
Il milite également pour une évolution des indicateurs suivis par la Banque centrale. Selon lui, la Fed doit regarder les tendances plutôt que les chiffres précis. Il a notamment souligné qu’il fallait moins s’attarder sur les chiffres après la virgule et davantage sur le premier chiffre devant la virgule.
Cette remarque traduit une critique plus large : beaucoup d’indicateurs utilisés par la Fed seraient retardés. Kevin Walsh plaide donc pour une utilisation accrue d’indicateurs à plus haute fréquence, plus rapides et potentiellement plus adaptés à la lecture du cycle économique.
Politique monétaire américaine : la Fed va-t-elle changer ses indicateurs ?
Changer les indicateurs de référence de la Fed ne serait pas anodin. Aujourd’hui, l’indicateur phare reste le PCE
, le déflateur de la consommation. Il mesure l’évolution des prix d’un ensemble large de biens et services consommés par les ménages américains. La Fed suit notamment sa version sous-jacente, qui exclut les prix de l’énergie et de l’alimentation.
Kevin Walsh semble privilégier une autre approche, fondée sur ce que l’on appelle l’inflation trimmed mean. Cette méthode consiste à exclure les mouvements de prix les plus extrêmes, mais sans retirer systématiquement les mêmes catégories. Si les prix de l’essence ne bougent pas, ils peuvent rester dans l’indice. En revanche, on exclut les prix qui ont le plus monté et ceux qui ont le plus baissé, par exemple les 10 % les plus extrêmes de chaque côté.
L’objectif est d’observer le noyau dur de l’évolution des prix. Cette composition change au fil du temps en fonction des mouvements de prix. Elle permettrait, selon cette approche, d’obtenir une mesure plus robuste et moins volatile de l’inflation.
Mais changer d’indicateur est toujours compliqué. Cela demande une communication précise vis-à-vis des marchés et suppose de convaincre les autres membres du FOMC. Il n’est donc pas acquis que Kevin Walsh puisse imposer rapidement cette évolution.
Ce débat révèle néanmoins un changement potentiel important dans l’analyse de la Banque centrale. Les indicateurs de référence pourraient évoluer. La Fed pourrait accorder plus de poids à des données à haute fréquence, à des indicateurs moins volatils et à une lecture en tendance plutôt qu’à la dernière publication mensuelle.
Sous Jerome Powell, les marchés avaient pris l’habitude d’entendre la Fed attendre le prochain chiffre d’inflation avant de prendre une décision. Kevin Walsh pourrait s’inscrire dans une logique davantage orientée vers le moyen et long terme. Il s’agirait de regarder si l’économie se trouve dans une tendance inflationniste ou désinflationniste, plutôt que de réagir à chaque donnée mensuelle.
Marchés financiers : moins de visibilité, plus de volatilité ?
Trois changements fondamentaux pourraient donc intervenir dans la communication de la Fed : moins de forward guidance, des indicateurs peut-être différents et une lecture davantage fondée sur les tendances.
Certains de ces changements devront être validés par les autres membres du FOMC. Rien n’est acquis. Mais dans les conférences de presse et dans la manière de s’adresser aux marchés, Kevin Walsh pourrait imprimer un style très différent.
Les investisseurs risquent d’obtenir beaucoup moins d’éléments de court terme. Ils disposeront donc de moins de visibilité sur ce que fera la Banque centrale lors des prochaines réunions. Jusqu’à présent, la Fed avait plutôt tendance à préannoncer un chemin de politique monétaire. Cette pratique pourrait s’atténuer.
Le résultat serait une plus grande place laissée à l’interprétation, donc potentiellement à la volatilité.
Bilan de la Fed : pourquoi la liquidité devient un enjeu central
Un autre sujet majeur concerne la taille du bilan de la Banque centrale américaine.
Ce bilan est très surveillé, car il joue un rôle direct sur la liquidité disponible sur les marchés. Après avoir fortement augmenté, notamment lors des grandes phases de soutien monétaire, le bilan de la Fed a commencé à se réduire avec le quantitative tightening. Mais depuis quelques mois, ce resserrement quantitatif a été nettement ralenti.
Pour Kevin Walsh, la Fed doit réduire absolument et rapidement la taille de son bilan. Il considère qu’il existe un excès de liquidité dans le système.
Certains membres du FOMC ont déjà émis des réserves. Pour eux, la taille du bilan joue aussi un rôle de garantie. Elle permet d’éviter des problèmes de liquidité, notamment pour les banques, facilite leur refinancement et contribue au bon fonctionnement des marchés à court terme.
Mais Kevin Walsh voit les choses différemment. Dans sa lecture très monétariste, la liquidité créée par la Banque centrale détermine l’inflation à venir. Si l’inflation reste supérieure à l’objectif, ce n’est donc pas seulement un problème de taux d’intérêt. C’est aussi un problème d’excès de liquidité.
Ce point est essentiel. On peut se demander si Kevin Walsh sera colombe ou s’il acceptera de baisser les taux directeurs. Mais la contrepartie de cette éventuelle baisse pourrait être un retrait de liquidité. Il considère que ce n’est pas seulement le niveau des taux qui compte, mais aussi la quantité de monnaie en circulation.
Dans cette vision, la réduction du bilan de la Fed devient un instrument majeur de politique monétaire.
Marché obligataire américain : le rôle clé de la Fed sur les taux longs
La composition du bilan de la Fed montre l’importance de son rôle sur les marchés obligataires. La Banque centrale américaine détient notamment une part significative d’actifs longs, en particulier des obligations du Trésor américain à long terme.
Cette présence influence l’équilibre des taux d’intérêt sur la partie longue de la courbe des taux. Elle joue également un rôle sur la partie courte. Une réduction plus rapide du bilan pourrait donc poser des questions importantes pour le marché obligataire américain et pour les anticipations de taux aux États-Unis.
Le problème est d’autant plus sensible que les États-Unis font face à un déficit budgétaire important, à une dette fédérale en hausse rapide et à des besoins de financement élevés.
La stratégie du Trésor américain consiste à stabiliser autant que possible l’endettement de long terme et à financer une part croissante des besoins supplémentaires par des titres à court terme, les T-Bills. Cela revient à concentrer davantage le financement sur la partie courte de la courbe des taux.
Cette stratégie explique en partie pourquoi Donald Trump appelle à une baisse des taux directeurs. Si l’État américain se finance davantage à court terme, des taux courts plus bas permettraient de limiter la charge d’intérêt dans le budget fédéral.
Ce choix traduit aussi une certaine fragilité du marché obligataire américain. La demande pour les titres longs, longtemps portée par les investisseurs japonais et les non-résidents, pourrait s’atténuer dans les prochains mois.
Dette américaine : le risque croissant du financement à court terme
Du côté japonais, les taux domestiques à long terme remontent. La Banque du Japon normalise progressivement sa politique monétaire et souhaite poursuivre ce mouvement. Les investisseurs japonais, en particulier les assureurs, pourraient donc trouver des rendements plus attractifs dans leur propre marché domestique.
Or ces assureurs japonais ont longtemps été parmi les principaux acheteurs d’obligations du Trésor américain, notamment pour offrir du rendement aux épargnants japonais. Si les taux japonais deviennent plus intéressants, leur appétit pour la dette américaine pourrait diminuer.
Les investisseurs chinois, eux, se désengagent progressivement et de manière continue de la dette américaine. Les Européens restent des acheteurs importants, mais leur appétit pourrait lui aussi s’affaiblir.
Dans ce contexte, l’administration américaine ne souhaite pas nécessairement verser davantage d’intérêts à des non-résidents. Le Trésor américain semble donc vouloir se focaliser davantage sur des émissions de court terme et financer de plus en plus le dérapage budgétaire par de la dette courte plutôt que par de la dette longue.
Cette stratégie comporte toutefois des risques.
Si la Fed remonte ses taux, le coût de financement de l’État américain augmente immédiatement. Plus la dette est financée à court terme, plus la charge d’intérêt réagit rapidement aux décisions de politique monétaire. Cela peut devenir un problème budgétaire majeur.
Dans un cycle de surchauffe, l’impact de la politique monétaire serait encore plus fort, car il pèserait directement sur les dépenses publiques via la charge de la dette. La dépendance au refinancement deviendrait alors particulièrement importante.
T-Bills et stablecoins : le nouveau pari du Trésor américain
La réforme bancaire et le développement des stablecoins peuvent néanmoins créer une forte demande domestique pour les papiers à court terme. Aux yeux de l’administration américaine, cela peut présenter des avantages. L’État se refinance à court terme, la Fed baisse éventuellement ses taux, la charge de la dette diminue et les intérêts sont versés à des agents domestiques américains.
Mais cette stratégie a une contrepartie : cette dette courte peut drainer une partie de la liquidité disponible sur les marchés américains. Elle se substitue à d’autres investissements.
Aujourd’hui, l’épargne américaine prend beaucoup de risques. Les ménages investissent en Bourse, financent l’intelligence artificielle et acceptent une exposition importante aux actifs risqués. Mais si les taux courts sans risque offrent un rendement attractif, une partie de cette épargne peut se détourner des actions pour aller vers les titres du Trésor à court terme.
Face à cela, une Fed qui souhaite réduire la taille de son bilan peut accentuer la pression.
Réduction du bilan de la Fed : quels risques pour les taux ?
Si Kevin Walsh veut réduire rapidement le bilan de la Fed, vendre directement des obligations à long terme pourrait être compliqué. La solution la plus simple consiste à ne pas renouveler les titres arrivant à maturité.
Mais cette stratégie pèserait surtout sur la partie courte de la courbe des taux, via le non-renouvellement de l’endettement de court terme et de la part du bilan investie dans des titres courts. Elle pourrait donc créer une pression supplémentaire sur les taux courts.
Si Kevin Walsh veut reprendre de la liquidité et réduire la taille du bilan, l’impact pourrait passer fortement par la partie courte de la courbe des taux.
Taux directeurs ou liquidité : quel levier pour lutter contre l’inflation ?
Kevin Walsh devra aussi se positionner sur le niveau souhaitable des taux directeurs. La politique monétaire pourrait alors reposer sur un arbitrage entre deux outils : la rapidité du retrait de liquidité et la rapidité de l’action sur les taux.
Le problème est que l’inflation modifie aussi la lecture du taux neutre. Le taux neutre correspond au niveau de taux qui ne freine pas l’économie, mais ne la stimule pas non plus. Il dépend beaucoup du niveau de l’inflation. Avec l’accélération de l’inflation, ce taux neutre apparaît plus bas en termes réels, ce qui peut renforcer l’idée que la politique monétaire doit rester restrictive.
Si Kevin Walsh veut limiter véritablement le risque inflationniste, cela peut donc passer aussi par une hausse des taux. Le débat portera sur la bonne combinaison entre réduction du bilan et relèvement des taux directeurs.
L’incertitude est donc forte sur les outils qui seront utilisés par la Banque centrale américaine, indépendamment même des projections économiques.
Fed Powell vs Fed Walsh : une rupture de politique de communication majeure
La Fed entre dans une période d’incertitude. La rupture entre Kevin Walsh et Jerome Powell pourrait être importante, surtout en matière de communication.
Cette rupture limiterait la visibilité des marchés sur les futures décisions de la Banque centrale et sur les prochains niveaux de taux d’intérêt. Elle pourrait aussi transformer la communication post-FOMC, notamment la conférence de presse traditionnellement tenue à l’issue de chaque réunion.
Kevin Walsh s’est déjà montré favorable à une communication moins fréquente, qui n’aurait pas forcément lieu après chaque FOMC. Il préfère l’idée d’une conférence de presse seulement lorsqu’il y a quelque chose à dire.
Ce serait pourtant un scénario risqué. Si la Fed ne communique que lorsqu’elle estime avoir un message important, chaque annonce de conférence de presse serait interprétée comme le signe d’un changement de politique monétaire. Les marchés pourraient alors réagir, voire surréagir, avant même le message officiel.
La manière dont Kevin Walsh communiquera sera donc déterminante pour la volatilité des marchés. Le biais semble clair : une communication moins détaillée et moins fréquente pourrait devenir une source supplémentaire de volatilité.
Anticipations de marché : une Fed plus indépendante des investisseurs ?
Un autre changement important concerne le rapport aux anticipations des marchés. Jusqu’à présent, une idée dominait : si les marchés anticipaient à 100 % une baisse de taux, la Fed n’irait pas contre cette attente.
Kevin Walsh semble s’inscrire dans une logique différente. Il considère que la Banque centrale ne doit pas tenir compte de manière excessive des anticipations de marché. Cette position correspond à sa vision monétariste.
Dans une approche monétariste plus pure, surprendre les marchés peut même être considéré comme utile. Donner trop d’indications sur ce que la Banque centrale va faire peut réduire son efficacité et enfermer sa politique dans des scénarios prévisibles.
Kevin Walsh apparaît donc beaucoup plus monétariste que Jerome Powell, qui cherchait au contraire à minimiser la volatilité et à donner de nombreuses indications sur les décisions à venir.
Fed Put : les marchés peuvent-ils encore compter sur la Banque centrale ?
Dernier point important : l’arrivée de Kevin Walsh pourrait atténuer ce que l’on appelle le Fed Put.
Le Fed Put désigne l’idée que la Banque centrale américaine intervient rapidement lorsque les marchés rencontrent des difficultés, lorsqu’un problème de liquidité apparaît ou lorsqu’une institution financière devient fragile. Cette assurance implicite a longtemps joué un rôle majeur dans le comportement des investisseurs.
Kevin Walsh semble vouloir réduire cette fonction. Il considère que la Fed doit limiter son champ d’intervention. Tout ce qui relève des banques devrait davantage être régulé par le Trésor américain. La Banque centrale ne serait pas là pour sauver les acteurs financiers en difficulté.
Cette approche marque un retour en arrière par rapport à la philosophie dominante depuis la crise financière de 2008. Après cette crise, le système s’était construit autour de davantage de régulation, mais aussi autour de l’idée que la Banque centrale pouvait intervenir en cas de problème de liquidité ou de risque systémique.
Kevin Walsh semble défendre une logique différente : moins de régulation, mais plus de responsabilité. Les banques auraient davantage de liberté, mais elles devraient aussi assumer les conséquences de leurs choix. Si elles font défaut, elles doivent absorber les pertes.
Cette philosophie change profondément le rapport entre la Fed, les banques et les marchés.
Taux longs, dollar, actions : vers une volatilité accrue des marchés ?
Le paysage qui se dessine reste très incertain. Ce qui ressort surtout, c’est un risque de volatilité nettement plus forte sur la partie longue de la courbe des taux.
La possibilité d’une reprise du quantitative tightening, ou plus largement d’un discours plus ferme sur la réduction du bilan de la Fed, pourrait entraîner une pentification de la courbe des taux et créer des tensions sur les taux longs américains.
Les six prochains mois pourraient donc être marqués par une volatilité accrue des taux longs. Les anticipations de taux pourraient évoluer plus fortement, en fonction des indicateurs économiques suivis par la Fed, de la communication de Kevin Walsh et des incertitudes propres à l’économie américaine.
Le dollar pourrait lui aussi devenir plus volatil. Des taux longs américains instables, une communication monétaire moins prévisible et une Fed moins soucieuse de guider les marchés pourraient accentuer les mouvements sur les devises.
Cette volatilité se transmettrait mécaniquement aux marchés actions. Une nouvelle ère pourrait s’ouvrir pour la Banque centrale américaine : une ère marquée par une communication très différente, mais aussi par des conséquences importantes pour les choix d’investissement et pour la volatilité des marchés.
La synthèse de Christian
À ses yeux, la rupture avec Jerome Powell pourrait être importante, d’abord sur la communication monétaire. Kevin Walsh semble vouloir une Fed moins bavarde, moins prévisible, moins soucieuse de guider les marchés à chaque réunion du FOMC. Cette évolution réduirait la visibilité des investisseurs sur les prochaines décisions de taux et pourrait mécaniquement augmenter la volatilité.
Il souligne aussi que Kevin Walsh pourrait vouloir rendre la Fed plus indépendante des attentes des marchés. Jusqu’ici, lorsque les investisseurs anticipaient très fortement une baisse de taux, la Banque centrale évitait généralement de les contredire brutalement. Avec Walsh, cette logique pourrait changer : la Fed pourrait davantage surprendre les marchés et moins chercher à amortir leurs réactions.
Autre point majeur : l’affaiblissement possible du Fed Put, c’est-à-dire l’idée que la Fed intervient pour soutenir les marchés en cas de stress financier. Kevin Walsh semble moins favorable à une Banque centrale qui joue le rôle d’assurance pour Wall Street ou pour les acteurs financiers en difficulté. Il défendrait plutôt une logique de responsabilité : moins de protection implicite, davantage de risques assumés par les banques et les investisseurs.
Cette philosophie marquerait une rupture avec l’ère post-2008, dominée par davantage de régulation et par une Fed prête à intervenir en cas de problème de liquidité ou de fragilité bancaire. Avec Walsh, le message serait différent : plus de liberté pour certains acteurs, mais moins de filet de sécurité en cas d’erreur.
La conséquence principale serait une hausse probable de la volatilité des taux longs américains. Si la Fed reprend ou accélère la réduction de son bilan, cela pourrait tendre la partie longue de la courbe des taux et créer des mouvements plus marqués sur le marché obligataire.
Enfin, cette volatilité ne resterait pas cantonnée aux obligations. Elle pourrait aussi toucher le dollar et les marchés actions, car une Fed moins prévisible, des taux longs plus instables et une liquidité moins abondante modifieraient les choix d’investissement. Pour Christian Parisot, une nouvelle ère pourrait donc s’ouvrir : celle d’une Fed moins lisible, moins protectrice, et potentiellement plus déstabilisante pour les marchés.
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