La tension sur la dette française remet le risque souverain au centre des préoccupations des investisseurs. Christian Parisot, fondateur d’Altaïr Economics, analyse la remontée des taux, ses conséquences pour l’économie, le CAC 40 et les portefeuilles, ainsi que les leviers dont dispose encore la BCE.
La dette française sous pression
La France inquiète désormais fortement les investisseurs obligataires. Les taux longs français se sont tendus de manière importante, tandis que l’écart de rendement demandé entre les obligations françaises et allemandes s’est nettement creusé.
Ce mouvement traduit une défiance croissante à l’égard de la situation budgétaire française, à laquelle s’ajoute l’incertitude politique. Les arbitrages sont devenus très visibles sur le marché obligataire : les rendements allemands ont baissé au moment où les taux français s’envolaient. Les investisseurs ont donc procédé à des ajustements de portefeuille, privilégiant la dette allemande au détriment des titres français.
L’augmentation du spread France-Allemagne a ainsi porté cet écart de rémunération à des niveaux historiquement élevés. La question d’une possible crise de la dette française, voire d’une nouvelle crise des dettes souveraines en Europe, se pose donc légitimement.
Deux scénarios sont possibles. Le premier serait celui d’une stabilisation : à partir d’un certain niveau de rendement, les investisseurs peuvent considérer que la prime offerte par la dette française rémunère suffisamment le risque budgétaire.
Le second serait beaucoup plus préoccupant. Si les marchés estimaient que les conditions de financement de la France ne sont plus soutenables, ils pourraient continuer à réduire leur exposition, provoquant une nouvelle hausse des taux. Le phénomène deviendrait alors autoréalisateur.
Si la France devait, à terme, refinancer une part importante de sa dette à des taux de 5 %, 6 %, 7 % ou 8 %, le pays entrerait dans une situation de risque de défaut. Dans un scénario aussi extrême, deux réponses seraient possibles : une intervention de la Banque centrale européenne, à la demande de la France et sous certaines conditions, ou un rétablissement suffisamment crédible des comptes publics pour rassurer les investisseurs.
Les mécanismes européens existent. Mais, à court terme, c’est surtout la capacité de la France à présenter et à faire adopter un budget crédible qui devrait déterminer l’évolution du marché obligataire.
CAC 40 : faut-il vraiment parler de « risque France » ?
La situation paraît, à première vue, déjà visible sur le marché actions. Depuis le début de l’année, le CAC 40 sous-performe nettement l’Euro Stoxx 50. Il serait donc tentant d’y voir une sanction infligée par les investisseurs à la France et à son risque budgétaire.
Christian Parisot invite pourtant à ne pas tirer cette conclusion trop rapidement. Sur le marché obligataire, la défiance vis-à-vis de la France est clairement perceptible. Sur les actions, la démonstration est beaucoup moins évidente.
Une grande partie de l’écart de performance entre le CAC 40 et l’Euro Stoxx 50 tient d’abord à la composition des indices.
Certaines des valeurs qui ont le plus contribué à la hausse de l’indice européen ne figurent pas dans le CAC 40 et bénéficient directement de la thématique de l’intelligence artificielle. C’est notamment le cas d’ASML, qui a joué un rôle moteur dans la performance de l’Euro Stoxx 50.
À l’inverse, l’indice parisien subit le poids important du luxe, avec notamment LVMH et Hermès, mais aussi les difficultés de certaines valeurs liées à l’automobile ou à des problématiques propres aux entreprises.
Quelques valeurs françaises profitent bien de l’IA, à l’image de STMicroelectronics, mais leur poids dans le CAC 40 reste sans commune mesure avec celui d’ASML dans l’indice européen. Elles ne suffisent donc pas à compenser la faiblesse d’autres composantes importantes de l’indice.
Pour Christian Parisot, le CAC 40 n’intègre donc pas, à ce stade, une véritable prime de risque politique ou obligataire française. Même le marché allemand sous-performe l’Euro Stoxx 50, ce qui renforce l’idée d’un effet de composition plutôt que celle d’une sanction nationale.
La faiblesse du CAC 40 s’explique notamment par la Chine et par la situation du luxe. Les grandes marques françaises restent confrontées à une demande chinoise fragile, dans un environnement à la fois structurellement et conjoncturellement plus difficile.
Risque de contamination à la zone euro ?
Il serait également hasardeux de considérer qu’une véritable aggravation du risque souverain français provoquerait uniquement une sous-performance du CAC 40 par rapport au reste de l’Europe.
Si la situation française devait réellement se détériorer, c’est probablement l’ensemble de la zone euro qui serait affecté.
Une crise française pèserait sur l’euro, sur l’appétit des investisseurs internationaux pour les actions européennes et sur les perspectives économiques de l’ensemble de la région. La France représente un poids trop important dans l’économie européenne pour qu’une politique de redressement budgétaire très brutale reste sans conséquences pour ses partenaires.
Un scénario dans lequel la France serait contrainte d’appliquer un traitement comparable, dans son principe, à celui imposé à la Grèce lors de la crise des dettes souveraines aurait nécessairement des répercussions bien au-delà des frontières françaises.
La sous-performance actuelle du CAC 40 paraît donc davantage liée à sa structure sectorielle qu’à une défiance généralisée à l’égard de l’économie française.
Banques, utilities, consommation : où se niche le risque France ?
L’analyse sectorielle conduit à la même prudence.
Les sociétés les plus dépendantes de l’économie française ou réalisant une grande partie de leur chiffre d’affaires en France ne sont pas nécessairement celles qui ont été le plus sanctionnées.
Les banques françaises peuvent certes subir ponctuellement une inquiétude liée au risque souverain, car les investisseurs les associent traditionnellement à la dette publique française. Mais leur exposition s’est diversifiée et leur sensibilité directe à la dette française est moins importante qu’on pourrait le penser.
Une hausse de la fiscalité pourrait également justifier une prudence accrue envers les entreprises dont les activités sont fortement concentrées en France.
Pour autant, certaines des valeurs françaises les plus faibles ont surtout souffert de la remontée générale des taux parce qu’elles sont endettées ou appartiennent à des secteurs particulièrement sensibles aux conditions financières, comme les utilities.
Il s’agit alors d’un phénomène européen beaucoup plus large, et non d’une sanction spécifiquement française.
À ce stade, le marché actions ne semble donc pas avoir mis en place un véritable arbitrage massif contre la France comparable à celui observé sur le marché obligataire. L’incertitude politique pourrait néanmoins conduire les investisseurs à devenir plus sélectifs, notamment à l’égard des sociétés très dépendantes de la consommation française.
L’économie française peut-elle résister ?
Le véritable sujet se situe donc davantage du côté des obligations et de la conjoncture française.
L’économie française subit plusieurs chocs simultanés. Comme le reste de l’Europe, elle est affectée par la hausse des prix de l’énergie, avec un impact direct sur le pouvoir d’achat.
Le revenu disponible brut réel des ménages, qui constitue une mesure du pouvoir d’achat, a reculé de 0,5 % au deuxième trimestre, après une baisse de 0,1 % au premier trimestre.
La France dispose toutefois d’un amortisseur important : le niveau élevé de l’épargne des ménages. Le taux d’épargne a diminué, parfois davantage par contrainte que par choix, mais cette baisse a permis de soutenir la consommation face au choc inflationniste.
La situation des ménages s’est donc dégradée, mais cette dégradation reste largement liée au choc énergétique et à l’inflation, comme dans les autres grandes économies européennes.
Une économie française à deux vitesses
Du côté des entreprises, la situation apparaît également plus contrastée qu’un diagnostic purement pessimiste pourrait le laisser penser.
Les marges ont légèrement diminué en début d’année avant de se stabiliser au deuxième trimestre. Les entreprises françaises maintiennent donc globalement leur taux de marge, même si elles restent prudentes dans leurs décisions d’investissement et conservent elles aussi un niveau d’épargne élevé.
Dans le détail, l’économie française fonctionne véritablement à deux vitesses.
Certains secteurs bénéficient encore d’une dynamique favorable : la défense, l’aéronautique, les équipements électriques, les data centers et plus largement les activités liées aux investissements dans l’intelligence artificielle.
La France peut même disposer d’un avantage compétitif dans ce domaine grâce à une électricité largement décarbonée et moins chère que dans plusieurs pays européens. Cet élément pourrait favoriser l’implantation et le développement d’infrastructures liées à l’IA.
Le secteur de la chimie offre un autre exemple de spécificité française. La chimie allemande est fortement pénalisée par le coût du gaz. En France, une part importante de l’activité chimique est davantage liée aux parfums et au luxe et se montre donc moins dépendante des coûts énergétiques que la chimie lourde traditionnelle.
L’économie française dispose ainsi de plusieurs pôles de résistance.
Commerce, restauration et construction restent fragiles
D’autres secteurs sont beaucoup plus exposés.
Le commerce a subi le ralentissement de la consommation provoqué par le choc énergétique. Certaines entreprises ont également dû absorber une partie de l’inflation afin de préserver leurs volumes de vente, ce qui a comprimé leurs marges.
La restauration et, plus généralement, les dépenses discrétionnaires ressentent également la prudence accrue des ménages.
Mais le secteur le plus fragile reste la construction.
La remontée des taux explique une partie de ses difficultés, comme dans le reste de l’Europe, mais elle ne suffit pas à rendre compte de la situation française. Plusieurs facteurs nationaux s’y ajoutent : faiblesse de la commande publique, notamment dans les collectivités locales, dispositifs fiscaux moins favorables à la construction neuve et difficultés persistantes autour de la disponibilité du foncier.
La faiblesse de la construction mêle donc des facteurs conjoncturels et structurels.
Le rebond de l’inflation complique encore l’équation
Autre source d’inquiétude : l’inflation française a rebondi à 3 % en septembre.
Cette hausse, supérieure aux attentes, pèse directement sur le pouvoir d’achat. Elle limite également les marges de manœuvre de la BCE pour favoriser une détente des conditions financières.
Même si la France conserve une inflation relativement modérée par rapport à d’autres économies, l’écart entre les prévisions et l’inflation effectivement mesurée constitue un signal moins favorable. Le choc énergétique reste bien présent.
Si cette hausse des prix devait durer, les ménages seraient progressivement contraints de réduire leurs achats discrétionnaires afin d’absorber la hausse du coût du carburant et de l’énergie.
À court terme, ce type de choc provoque généralement un ajustement de la consommation avant que des mécanismes d’adaptation ne se mettent en place.
Des indicateurs moins dégradés qu’il n’y paraît
Le tableau n’est pourtant pas uniformément négatif.
Du côté des entreprises, certains indicateurs envoient même des signaux contradictoires avec le discours très pessimiste qui domine actuellement.
Le PMI flash de septembre s’est nettement amélioré, atteignant un plus haut de 25 mois. L’enquête de climat des affaires de l’Insee a certes reculé dans son ensemble, mais certaines composantes, notamment industrielles, demeurent relativement solides.
Le troisième trimestre semble par ailleurs avoir subi plusieurs perturbations ponctuelles. Des conditions météorologiques défavorables ont affecté la production et l’activité dans certains secteurs industriels. La hausse de l’essence a également modifié les comportements de consommation et pesé sur certains postes.
Avant la nouvelle phase de tension sur les taux français et le retour de la question budgétaire au premier plan, une amélioration commençait ainsi à apparaître dans les enquêtes.
Les entreprises françaises ne se trouvaient pas dans une situation de dégradation généralisée. L’amélioration de l’économie allemande semblait même commencer à profiter à la France, notamment à travers un redressement des commandes en provenance de l’étranger.
La situation reste faible, mais elle n’est pas totalement dégradée. La construction continue de peser lourdement, tandis que les services avaient commencé à afficher de meilleures perspectives avant la nouvelle remontée du pétrole.
Une confiance des ménages faible, mais une consommation qui résiste
La situation est plus difficile du côté des consommateurs.
La confiance des ménages demeure basse, tandis que la perception de l’inflation reste élevée. Les inquiétudes sur le pouvoir d’achat freinent clairement les dépenses discrétionnaires.
Certains comportements apparaissent pourtant surprenants. Les ménages français continuent notamment d’acheter des véhicules, en particulier des voitures électriques. La hausse du prix du pétrole et de l’essence peut donc également accélérer le renouvellement d’une partie du parc automobile.
En parallèle, la consommation d’essence et plus largement d’énergie recule nettement en volume.
Les Français affichent une perception négative de l’évolution de leurs revenus et souhaitent conserver un niveau d’épargne important. Pourtant, ils continuent à acheter des biens et à consommer des services.
La consommation n’est donc pas à l’arrêt.
Les enquêtes de confiance doivent d’ailleurs être interprétées avec prudence. En France, le moral des ménages et des chefs d’entreprise est traditionnellement plus faible que dans d’autres économies, sans que cela se traduise systématiquement par une contraction équivalente de l’activité.
La consommation est freinée, mais elle montre encore une certaine résilience.
Le niveau élevé de l’épargne constitue là encore un coussin. Au deuxième trimestre, les ménages ont pu absorber une partie du choc énergétique en réduisant leur effort d’épargne.
La fiscalité pèse aussi sur le pouvoir d’achat
L’énergie n’explique pas à elle seule la dégradation du pouvoir d’achat.
Selon les données évoquées par Christian Parisot, la hausse des impôts et cotisations au deuxième trimestre explique une part importante du recul du revenu disponible brut des ménages.
La fiscalité a donc clairement pesé sur le pouvoir d’achat au premier semestre.
Dans ces conditions, le scénario pour la fin de l’année et le début de 2027 n’est pas particulièrement favorable. Les revenus réels devraient rester sous contrainte et les ménages capables d’absorber des chocs grâce à leur épargne, sans pour autant devenir un véritable moteur de croissance.
Il ne faut toutefois pas confondre faiblesse et effondrement. Les enquêtes ne signalent pas un arrêt brutal de la consommation, mais plutôt une progression extrêmement modérée.
Le panorama français reste ainsi très contrasté : certaines entreprises se portent bien, d’autres beaucoup moins ; la construction est en difficulté ; la confiance des ménages reste faible, mais la consommation ne s’effondre pas grâce notamment à l’épargne accumulée.
L’incertitude budgétaire commence à peser sur l’économie
À ces fragilités s’ajoute désormais un risque supplémentaire : la situation budgétaire et la hausse des taux longs.
Des conditions de financement plus difficiles imposeront davantage de rigueur dans le prochain budget, alors même que l’incertitude politique et fiscale augmente.
Cette incertitude a déjà des conséquences économiques.
Certaines petites et moyennes entreprises ont gelé leurs investissements. Les discussions autour d’éventuelles hausses d’impôts peuvent également affecter le moral des ménages et les inciter à davantage de prudence.
Le quatrième trimestre pourrait donc être mitigé.
Les secteurs bénéficiant de carnets de commandes longs, comme l’aéronautique ou la défense, disposent encore d’une bonne visibilité et sont relativement protégés contre ces évolutions conjoncturelles.
À l’inverse, la distribution et les biens de consommation sont davantage exposés à une éventuelle dégradation de la confiance des ménages.
Dans ce contexte, il paraît difficile d’anticiper un quatrième trimestre très dynamique pour la consommation. Les six prochains mois devraient rester compliqués.
La loi de finances, véritable rendez-vous des marchés
Pour Christian Parisot, le principal enjeu des prochains mois n’est toutefois pas uniquement économique. La loi de finances constituera un rendez-vous déterminant pour les investisseurs.
Son importance ne doit pas être sous-estimée sous prétexte qu’une élection présidentielle aura lieu quelques mois plus tard.
Après la présidentielle, il faudra encore constituer une nouvelle majorité parlementaire avant de pouvoir éventuellement construire un budget rectificatif. La loi de finances votée avant cette échéance pourrait donc rester en vigueur pendant une grande partie de l’année.
Le premier risque est ainsi extrêmement concret : la France sera-t-elle capable de faire adopter un budget ?
Tant que cette question ne sera pas résolue, une prime de risque importante pourrait continuer à peser sur le 10 ans français.
La présidentielle pourra ensuite provoquer de nouveaux épisodes de volatilité, notamment si les marchés s’inquiètent des programmes des candidats qualifiés de plus radicaux. Mais, selon Christian Parisot, l’essentiel du mouvement sur le spread obligataire pourrait intervenir avant cette échéance, au moment des discussions et du vote de la loi de finances.
L’année 2027 se jouera donc en grande partie sur ce texte budgétaire.
Un déficit de 5 % avec des taux à 5 % devient problématique
Le projet de loi de finances prévoit un déficit public de 5 % du PIB.
Un tel déficit reste particulièrement élevé. Et si la France devait financer durablement ce besoin à des taux eux-mêmes voisins de 5 %, la charge deviendrait beaucoup plus lourde pour les finances publiques.
Ces niveaux de taux ne peuvent donc pas être considérés comme soutenables à long terme.
Une partie de cette inquiétude est toutefois déjà intégrée par les marchés à travers la hausse de la prime de risque française.
Si le gouvernement parvient à faire adopter un budget suffisamment crédible, cette prime pourrait se réduire. Le risque politique lié à la présidentielle ne disparaîtrait pas, mais le marché pourrait attendre les résultats avant de procéder à de nouveaux arbitrages.
La crédibilité du futur gouvernement et de sa politique budgétaire redeviendrait ensuite déterminante.
La prime de risque sur la France devrait donc rester durablement supérieure à ses niveaux passés. Un retour rapide vers des spreads très faibles avec l’Allemagne paraît peu probable.
Cela ne signifie pas pour autant que la France soit déjà engagée dans une crise souveraine.
Christian Parisot considère davantage le mouvement actuel comme une rotation sur les marchés obligataires et un ajustement de la perception du risque français que comme le début d’une crise durable.
La France dispose encore de marges sur ses émissions
Un autre élément doit être pris en compte : le Trésor français a déjà réalisé l’essentiel de ses émissions obligataires prévues pour l’année.
Si les taux longs devaient rester très élevés l’année suivante, l’État pourrait également choisir de davantage se financer sur les maturités courtes afin de réduire le coût immédiat du choc.
Raccourcir la maturité des nouvelles émissions constituerait ainsi un moyen temporaire d’absorber une partie de la tension en attendant davantage de visibilité politique et budgétaire.
La BCE peut-elle encore agir ?
La question du rôle de la Banque centrale européenne devient alors centrale.
La BCE n’a pas vocation à soutenir spécifiquement la France. En revanche, elle doit tenir compte de la hausse des taux longs dans l’ensemble de la zone euro.
Même l’Allemagne a subi une forte remontée de ses rendements, pour des raisons qui dépassent largement le seul risque français.
Christian Parisot s’interroge donc sur l’opportunité, pour la BCE, de faire une pause dans son quantitative tightening, c’est-à-dire dans la réduction progressive de la taille de son portefeuille obligataire.
La France doit notamment placer environ 41 milliards d’euros supplémentaires auprès des investisseurs privés sur le premier semestre en raison de la réduction du portefeuille de titres détenus par la Banque de France dans le cadre de la politique de la BCE.
Lorsque des obligations arrivent à maturité et ne sont plus réinvesties par les banques centrales, l’État doit trouver davantage d’acheteurs privés pour refinancer sa dette. Cette évolution augmente mécaniquement la pression sur le marché.
Avant d’en arriver à des mécanismes d’urgence d’aide aux États, la BCE pourrait donc théoriquement ralentir ou interrompre cette réduction de bilan.
Il ne s’agirait pas nécessairement de reprendre les achats massifs d’obligations. Le simple fait de réinvestir les titres arrivant à maturité et de stabiliser la taille du portefeuille pourrait déjà constituer un signal.
Cette hypothèse relève toutefois de l’analyse de Christian Parisot et non d’une intention annoncée par les banquiers centraux.
Une crise française ne resterait pas française
Le risque de contagion constitue une autre raison qui pourrait pousser la BCE à surveiller attentivement la situation.
Une véritable crise de confiance envers la dette française ne laisserait probablement pas indemnes l’Italie ou l’Espagne.
Il paraît difficile d’imaginer une forte hausse durable de la prime de risque française sans contagion à d’autres marchés obligataires de la zone euro.
La liquidité sur la partie longue des courbes de taux pourrait alors devenir un sujet majeur pour la BCE.
Des rendements plus élevés permettent certes à la banque centrale de maintenir une politique restrictive contre l’inflation. Mais si cette hausse fragilise excessivement la conjoncture et les conditions financières européennes, elle finit également par poser un problème de politique monétaire.
Suspendre le quantitative tightening tout en conservant des taux directeurs élevés ne serait d’ailleurs pas nécessairement contradictoire. La BCE pourrait maintenir une politique monétaire restrictive tout en cessant de réduire son stock d’obligations.
Et si la situation devenait vraiment extrême ?
Dans un scénario beaucoup plus grave, l’Europe dispose désormais de mécanismes qui n’existaient pas de la même manière avant la crise grecque.
La France pourrait demander l’aide de la BCE et bénéficier d’un dispositif de soutien, en contrepartie de conditions budgétaires.
Compte tenu du poids de l’économie française dans la zone euro, un tel programme ne pourrait probablement pas reproduire exactement le traitement appliqué à la Grèce. Un ajustement trop brutal aurait des conséquences considérables sur la croissance européenne.
Il s’agirait vraisemblablement d’un programme de redressement étalé sur plusieurs années.
Christian Parisot ne considère toutefois pas ce scénario comme le plus probable.
À ses yeux, le marché est actuellement dans une phase d’ajustement du risque français et non dans une véritable crise des dettes souveraines.
De plus, la mise en œuvre d’un éventuel dispositif européen serait politiquement complexe avant qu’un gouvernement stable soit en place.
À court terme, la loi de finances restera donc probablement l’élément le plus regardé par les investisseurs et celui susceptible de provoquer le plus de volatilité.
Le premier trimestre 2027 sera le véritable test
Les perspectives économiques françaises restent difficiles, sans être catastrophiques.
Le pays fait face simultanément à un risque obligataire, à des conditions de financement plus dures, à la hausse du coût de l’énergie, à un environnement international complexe et aux incertitudes politiques.
La croissance pourrait éventuellement surprendre favorablement au quatrième trimestre, mais un tel rebond serait probablement en partie technique, après un troisième trimestre affaibli par plusieurs facteurs exceptionnels et notamment des conditions météorologiques défavorables.
Le véritable test interviendra au premier trimestre 2027.
La conjoncture française est affaiblie et doit donc être surveillée attentivement. Mais la principale clé restera une nouvelle fois le vote du budget.
Faut-il sortir des actions françaises ?
Pour les investisseurs en actions, une détérioration de la situation française ne signifie pas nécessairement que le CAC 40 sous-performera systématiquement l’ensemble des indices européens.
Passer d’un ETF CAC 40 à un ETF Euro Stoxx 50 ne constituerait pas forcément une protection efficace contre une véritable crise souveraine française.
Si un scénario de crise majeure devait se matérialiser, la question serait davantage de savoir s’il faut réduire son exposition à l’ensemble des actions européennes au profit, par exemple, du dollar ou du marché américain.
Une crise française suffisamment grave entraînerait probablement une sous-performance de l’Europe dans son ensemble et non une correction limitée à Paris.
Dans cette logique, acheter simplement des grandes entreprises allemandes ne suffirait pas nécessairement à se protéger.
Les investisseurs qui souhaitent conserver une exposition européenne pourraient privilégier des entreprises très internationalisées et réalisant une part importante de leurs revenus hors de France.
Même au sein du CAC 40, certaines sociétés disposent de ce profil.
À l’inverse, une prudence plus grande peut se justifier envers les entreprises fortement dépendantes de leurs profits français, qui pourraient éventuellement être davantage fiscalisées dans le cadre du redressement des comptes publics, ainsi qu’envers celles très exposées à la consommation domestique.
Le poids économique de la France et l’interdépendance des économies européennes rendent en effet peu probable un scénario dans lequel seule la Bourse française serait affectée.
Et si la dette française faisait l’objet d’une attaque beaucoup plus importante, l’Espagne et l’Italie pourraient à leur tour subir des tensions, obligeant les autorités monétaires à réagir.
Le budget plus important à court terme que la présidentielle
Pour les marchés, la loi de finances reste donc le principal indicateur à surveiller, davantage encore à court terme que les sondages ou l’élection présidentielle.
Les marchés pourraient naturellement réagir négativement à certaines configurations politiques ou à certains programmes. Mais l’année 2027 commencera avec le budget effectivement voté.
Le spread entre la France et l’Allemagne devrait donc largement dépendre de la capacité du gouvernement à faire adopter cette loi de finances.
Un vote réussi pourrait ouvrir une phase d’apaisement et réduire temporairement l’écart de taux entre les deux pays.
Le risque français dépend aussi des taux mondiaux
Il faudra également suivre l’environnement obligataire mondial.
Le risque souverain français possède désormais une dimension autoréalisatrice : plus les taux longs montent, plus la charge potentielle de la dette augmente et plus la prime de risque demandée par les investisseurs peut elle-même progresser.
À l’inverse, une détente des rendements réduit le risque et peut accélérer la baisse de la prime exigée sur la France.
Le spread France-Allemagne ne dépend donc pas uniquement de la situation française. Il réagit aussi à l’évolution générale des marchés obligataires et des taux réels mondiaux.
Les États-Unis jouent à cet égard un rôle essentiel.
Quand l’intelligence artificielle devient aussi une histoire de taux
Les investissements massifs liés à l’intelligence artificielle contribuent désormais eux aussi aux tensions sur les marchés obligataires.
L’économie américaine reste dynamique et les dépenses considérables engagées pour construire les infrastructures nécessaires à l’IA nécessitent de très importants financements.
Si ces investissements continuent à progresser, ils peuvent contribuer à maintenir les taux réels américains à des niveaux élevés. La pression se transmet ensuite aux autres marchés obligataires et peut amplifier les tensions sur le spread entre la France et l’Allemagne.
L’intelligence artificielle n’est donc plus seulement une thématique boursière. Elle devient aussi une thématique obligataire, susceptible de jouer sur le niveau mondial des taux réels.
Cette dynamique explique une partie de la correction observée sur les marchés de taux.
Obligations françaises : quelles stratégies face à la hausse des taux ?
Dans ce contexte, Christian Parisot distingue deux stratégies.
Pour un investisseur sensible à l’évolution du prix de ses obligations et qui ne prévoit pas nécessairement de les conserver jusqu’à leur échéance, il reste préférable d’éviter une exposition importante aux maturités longues françaises.
La partie courte de la courbe et les placements monétaires permettent de réduire fortement la sensibilité à une nouvelle hausse des taux.
À l’inverse, pour un investisseur dans une logique de buy and hold, achetant une obligation avec l’intention de la conserver jusqu’à son remboursement, les rendements désormais élevés peuvent commencer à ouvrir certaines fenêtres d’entrée.
Il peut donc apparaître des opportunités sur quelques titres français, à condition d’accepter de conserver les obligations jusqu’à maturité et de supporter la volatilité intermédiaire.
Pour les autres investisseurs, la prudence reste préférable : attendre davantage de visibilité sur la loi de finances avant d’effectuer de nouveaux arbitrages peut permettre de réduire le risque.
La situation économique française reste compliquée, mais l’économie conserve une certaine résilience. Le manque de visibilité budgétaire entretient une prime de risque souveraine qui devrait persister dans un environnement de taux réels durablement plus élevés. Pour autant, le scénario ne doit pas nécessairement être poussé jusqu’à ses hypothèses les plus extrêmes. Même un environnement qui ne serait ni franchement favorable ni catastrophique – un scénario davantage « gris » que rose – peut encore faire apparaître des opportunités d’investissement dans les prochains mois.
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