La volatilité fait son retour sur les marchés – matières premières, métaux précieux, Bitcoin et actions sont concernés. Ces soubresauts sont-ils un signal d’alerte ?
Sébastien Korchia, directeur des investissements chez Cogefi Gestion, décrypte ce que ce « canari dans la mine » révèle des fragilités des marchés, de la baisse du dollar et des limites du thème de l’intelligence artificielle, et livre des pistes d’allocation concrètes face au retour de la volatilité en Bourse.
Métaux précieux, bitcoin et produits dérivés : un signal d’alerte ?
Vincent Bezault : On a vu des mouvements déroutants sur l’or et l’argent : envolée, puis chute très brutale en quelques séances. Quand la volatilité revient ainsi, on parle parfois de « canari dans la mine » : un avertissement avant un accident de marché. Est-ce que ce qui s’est passé sur l’or et l’argent traduit une nervosité grandissante des investisseurs, prélude possible à un choc financier ?
Sébastien Korchia : Oui, et le parallèle du canari dans la mine est pertinent : ce que vous décrivez sur l’or et l’argent s’observe aussi sur d’autres métaux précieux et sur le bitcoin. Le point marquant, c’est que ces actifs sont censés jouer le rôle de valeurs refuges… or ce sont eux qui deviennent volatils. Ce renversement n’est pas un bon signe.
Cette volatilité vient aussi d’un excès, d’une forme d’exubérance, notamment via l’usage massif de produits dérivés : options, ETF à effet de levier, et surtout une intervention plus visible des particuliers en fin de mouvement. Cela interroge, car ces marchés sont historiquement moins associés à ce type de mécaniques.
Et la question devient encore plus sensible quand on regarde les actions américaines : elles sont elles aussi très « chargées » en dérivés, avec les mêmes opérateurs. Un chiffre résume le phénomène : on estime qu’environ 22% des options traitées chaque jour aux États-Unis le seraient par des particuliers, et qu’au sein de ce bloc, près de 60% seraient des options à durée de vie d’une journée. Dans ces conditions, lorsque le marché se retourne, il faut couper très vite : on n’a pas le temps « d’attendre que ça revienne ».
Ajoutez à cela des mécanismes de sécurité (appels de marge, exigences de dépôts) qui peuvent être durcis en pleine séquence – ce qui s’est vu sur l’or et l’argent – et vous obtenez un cocktail typique de vente forcée. C’est exactement le genre de signal qui mérite d’être pris au sérieux.
Marchés : une volatilité amplifiée par les particuliers ?
Vincent Bezault : Puisque les particuliers utilisent de plus en plus l’effet de levier, notamment aux États-Unis sur la tech… et qu’on s’interroge sur le modèle économique de l’intelligence artificielle, est-ce un autre « canari » ?
Sébastien Korchia : Oui, il y a des questions à se poser sur la tech américaine. Je ne remets pas en cause le sous-jacent – l’IA et la croissance associée – mais il faut lire ce que le marché raconte.
Un point est très révélateur : la fin 2025 marque une rupture du caractère « monolithique » des Magnificent Seven. Au 31/12/2025, vous aviez deux titres – dont Google – en très forte hausse relative, et cinq autres avec des performances nettement inférieures au S&P. Avant, elles montaient davantage « ensemble ». La moyenne peut donner une impression de force, mais dès qu’on décompose, on voit une fracture.
Deuxième signal : à partir d’octobre-novembre, le marché commence à intégrer l’idée qu’il y aura des gagnants et des perdants dans l’IA. Deux écosystèmes se séparent : d’un côté, des acteurs comme Google ; de l’autre, ceux qui gravitent autour de ChatGPT et consorts. Les questions de dette, de revenus et de capacité à « financer le modèle » deviennent centrales.
Et cela se prolonge début 2026 : en moyenne, les Mag7 font moins bien que le S&P 493 depuis le 1er janvier, et au sein du groupe les trajectoires sont de plus en plus clivées : certaines valeurs décrochent davantage, d’autres résistent mieux. Pour moi, les Mag7 ne sont plus un thème « unique » : il faudra probablement d’autres acronymes, ou au minimum une lecture au cas par cas.
Enfin, cela croise votre point sur les particuliers : c’est précisément là qu’ils sont les plus surexposés, souvent via des options. Après des pertes significatives sur l’argent, les métaux précieux et le bitcoin, leur capacité à faire le fameux buy the dip – racheter chaque baisse – peut s’épuiser. Et si les publications de résultats accélèrent les mouvements, on peut retrouver des scénarios d’appels de marge.
Économie américaine en « K », dollar faible et retour des défensives
Vincent Bezault : Donc, il faut prendre en compte que les Mag7 ne se jouent plus indistinctement. Et si la stratégie « buy the dip » s’essouffle, la volatilité pourrait s’auto-entretenir via les marges. Est-ce aussi le signe que les professionnels s’inquiètent d’une croissance moins solide qu’il n’y paraît ? On parle d’une économie américaine en « K », où les 10% les plus aisés font la croissance. Si les marchés tanguent, la consommation et la croissance pourraient être affectées… d’où un basculement vers les défensives ?
Sébastien Korchia : Vous avez raison de relier ces éléments. Sur les Mag7, l’idée que « tout le monde gagne » grâce à l’IA est en train d’être révisée. Le marché s’était raconté une histoire : les vendeurs de « pelles » (les puces, type NVIDIA), les chercheurs d’or (les start-up), et puis une multitude d’entreprises améliorant leur productivité grâce à l’IA… avec quelques perdants marginaux.
Aujourd’hui, le discours change : il y aura des gagnants, des perdants, et potentiellement de très grands perdants. Quand la concurrence s’intensifie, les marges baissent. On le voit déjà : certains acteurs perdent des parts de marché et réagissent par des offres promotionnelles ou du gratuit. Et depuis quelques séances, le marché commence à « compter les victimes » au-delà de la tech pure : éditeurs de logiciels, acteurs susceptibles d’être disruptés… Des exemples récents l’illustrent, y compris dans le voyage en ligne, avec des titres comme Booking ou Expedia qui ont subi de fortes chutes.
Cette peur s’est d’abord vue sur le marché obligataire, puis sur les actions.
Ensuite, sur l’économie en courbe en K : la partie haute, ce sont les 10% qui gagnent beaucoup, soit parce qu’ils travaillent dans l’écosystème IA, soit parce qu’ils se sont enrichis via la hausse des marchés. Leur consommation est très sensible à la bourse. Donald Trump, Jerome Powell et les responsables politiques le savent, d’autant plus dans un contexte électoral.
Si la bourse tremble, vous obtenez un effet richesse négatif, qui peut toucher la consommation. Et vous ajoutez à cela les pertes potentielles des particuliers sur l’or et l’argent (avec appels de marge), puis le bitcoin, et possiblement demain une fragilité accrue sur la techno : les institutionnels voient le risque monter.
C’est ce qui explique le retour des valeurs défensives. Aux États-Unis, on observe de l’appétit pour des titres comme PepsiCo, Verizon, Procter & Gamble. En Europe aussi, on voit des achats sur l’équivalent défensif : Deutsche Telekom, Orange, Vodafone, et même des valeurs très « basiques » comme Carrefour ou Henkel. Quand le marché achète « de la lessive » en Bourse, ce n’est pas un concours de glamour : c’est un marqueur d’inquiétude.
Les portefeuilles se rééquilibrent : les défensives ont été longtemps sous-pondérées, tandis que la tech est souvent surpondérée. Et si le marché se met à croire qu’il y aura « plus de morts que de héros » dans l’IA, même les vendeurs de pelles peuvent finir par souffrir : s’il y a moins de gagnants, on vendra moins de pelles… et moins de puces. En Bourse, un thème vit de narration : il naît souvent dans le pessimisme et peut mourir dans l’euphorie.
Dollar faible, inflation importée et arbitrages géographiques
Vincent Bezault : Il faut aussi regarder la partie basse du « K ». Les ménages modestes consomment moins dynamiquement. Or, un dollar faible renchérit les prix importés, donc pèse sur le pouvoir d’achat, avec des hausses de salaires plutôt mesurées. Ce n’est pas une bonne nouvelle, on est d’accord ?
Sébastien Korchia : Oui. La partie basse du « K », ce sont ceux qui n’ont pas d’épargne – parfois pas d’épargne du tout – et qui subissent les tarifs et la pression sur le pouvoir d’achat. Donald Trump commence d’ailleurs à l’intégrer : il a déjà fait marche arrière sur certains tarifs, notamment sur des produits « du quotidien » – café, sucre, certains aliments de base – parce que politiquement, dans une année électorale, ce sont des sujets explosifs.
Avec une politique de dollar faible, vous importez de l’inflation sur tout un tas de biens venant du reste du monde (hors pétrole, plus spécifique). À l’inverse, en Europe, un euro plus fort et un pétrole plus bas atténuent l’inflation perçue. Mais si le dollar baisse trop, cela gêne les exportateurs européens : c’est un facteur de pression pour des indices comme le CAC 40, très exposé à l’international et au dollar, notamment via le luxe.
Et c’est là qu’on retrouve le mouvement de marché : certains se « réfugient » davantage en Europe sur des poches moins dollar. On voit aussi la progression de secteurs comme les utilities et certaines valeurs d’énergie (par exemple RWE), qui continuent de monter, au point de devenir chères. Il y a bien sûr un réflexe défensif, mais aussi l’idée de réduire la sensibilité au dollar et aux exportations.
En toile de fond, s’ajoutent d’autres points de fragilité : l’actualité sur le Japon et les taux japonais, le yen, et le climat d’incertitude géopolitique. Tout cela se retrouve dans les indicateurs de stress comme le VIX, plus tendu (plutôt autour de 16–20 que de 13–16). On sent que beaucoup aimeraient « remonter à la surface ».
Quelles allocations privilégier : États-Unis, Europe, émergents ?
Vincent Bezault : Si je vous suis : dollar en baisse, tech plus difficile à jouer, professionnels sur les défensives, doutes sur l’IA avec potentiellement plus de perdants que de gagnants… En Europe, on se dédollarise en allant vers des valeurs moins exposées. Mais alors, concrètement, qu’est-ce qui reste à jouer ? Certaines utilities deviennent chères, les télécoms aussi. Que recommandez-vous ?
Sébastien Korchia : D’abord, sur les États-Unis, c’est trop lourd dans les indices mondiaux pour être ignoré. Je décris ce que le marché fait : il vend certaines valeurs, mais il en achète d’autres. La rotation vers le défensif se voit aussi par la surperformance du Dow Jones et du Russell 2000 : un biais plus « domestique », plus proche de l’économie traditionnelle, et parfois l’idée qu’en période électorale il peut y avoir des annonces de soutien.
Deuxième piste : réduire mécaniquement la surpondération tech dans le S&P 500 via un S&P 500 équipondéré. Cela « écrête » les poids excessifs de la tech tout en gardant l’exposition au marché. Et il y a un élément intéressant : un S&P 500 équipondéré se paie environ 20% moins cher (en PER) que le S&P 500 classique, tout en vous donnant accès aux « autres » valeurs, ce que vous appelez le S&P 493.
Sur l’Europe, le marché a encore des thèmes qu’il aime (énergie, défense), mais ils sont chers : pas forcément inintéressants, simplement avec un potentiel plus réduit. Vous pouvez toujours jouer la value, mais même là il faut sélectionner : les banques ont du potentiel, mais elles ont déjà re-rating. Quant aux valeurs très défensives (distribution, produits de base), elles sont souvent boudées par les particuliers… jusqu’au jour où le marché recherche exactement ce profil.
Une piste structurante, c’est celle des small caps européennes : elles sont généralement moins exposées au dollar, davantage ancrées dans la zone euro, et moins « polluées » par les dérivés. Elles conservent en plus une décote par rapport aux grandes valeurs, alors que l’histoire montre qu’elles peuvent se payer en surcote dans certaines phases. La hausse récente a réduit l’écart, mais il existe encore.
Vous pouvez aussi construire un mix : une exposition aux actions européennes, dopée par l’Allemagne via le DAX ou des valeurs moyennes allemandes, pour capter le débouché du plan de relance, qui peut se diffuser progressivement (plutôt en 2026, davantage en 2027).
Enfin, sur les marchés émergents, un dollar faible est souvent favorable : beaucoup de pays sont endettés en dollars, donc un dollar plus bas réduit mécaniquement la charge. Certains sont importateurs nets de pétrole : un pétrole bas et un dollar faible, c’est un alignement favorable. D’autres sont exportateurs de matières premières (cuivre, uranium, métaux…), qui peuvent profiter d’un cycle.
Mais attention : « émergent » ne veut pas dire une seule chose. Il faut regarder ce qu’il y a dans l’ETF ou le fonds : avez-vous de la Chine ? Si oui, quelle Chine ? De la Chine tech (Hong Kong / ADR à New York) ou la Chine plus large (immobilier, banques, consommation en difficulté) ? Et surtout : si vous vendez du Nasdaq pour acheter de la Corée du Sud, vous risquez de vendre de la tech… pour racheter de la tech, car l’indice coréen est très concentré sur quelques grosses valeurs. Il faut éviter le risque redondant.
D’où mon intérêt pour un émergent plus équilibré, ou pour une brique spécifique Amérique latine à côté de l’Asie : c’est souvent moins tech, plus sensible au dollar faible, et parfois délaissé alors que certains pays – comme le Brésil – ont montré de bonnes performances.
Tech asiatique : opportunité réelle ou risque redondant ?
Vincent Bezault : Sur les émergents, la tentation est forte d’aller vers la tech chinoise. Au moment où l’Occident doute de sa tech, est-ce un bon timing pour l’Asie ?
Sébastien Korchia : Les marchés le font déjà. Regardez Taïwan et surtout la Corée du Sud : les indices montent très fort, portés par deux ou trois valeurs (comme TSMC à Taïwan, ou SK Hynix en Corée du Sud). Dans le cas coréen, la hausse a été telle que la capitalisation de la place s’est rapprochée de celle du DAX, alors même que l’économie n’est pas flamboyante : on voit bien que c’est l’attrait « tech » qui tire.
Sur la tech chinoise, oui, elle est recherchée : l’an dernier, si vous comparez les Mag7 et ce qu’on pourrait appeler les « Tech 8 » chinoises, la performance a pu être meilleure côté Chine, et en valorisation ces valeurs sont souvent moins chères. Elles sont en plus très accessibles via Hong Kong ou via des ADR cotés à New York (Tencent, Alibaba, etc.), et il existe des ETF dédiés.
Mais je reviens à mon avertissement : il y a une corrélation. Si vous achetez « émergent Asie tech » en pensant diversifier une tech américaine, vous pouvez, en pratique, concentrer encore votre risque technologique. Il faut donc vérifier précisément la composition : Chine ou pas Chine, Chine tech ou Chine large, émergent Asie ou émergent global… et, dans le global, distinguer des zones très différentes, de l’Argentine à la Corée du Sud.
Amérique latine : l’alternative émergente moins corrélée à la tech
C’est aussi pour cela que je trouve l’Amérique latine intéressante : elle est très connectée à la dynamique de dollar faible, moins orientée tech, et le contexte géopolitique – les Amériques comme zone d’influence réaffirmée – peut jouer dans les flux et les accords. Une approche possible est de combiner un émergent global avec une brique plus « pure » Amérique latine pour équilibrer.
La synthèse de Vincent
Il faut se méfier du « canari dans la mine », car la volatilité est liée à l’effet de levier – notamment chez les particuliers – visible sur l’or, l’argent, le bitcoin, et potentiellement la tech. Les professionnels reviennent sur les défensives. L’économie américaine en K rend la consommation sensible à un choc boursier (effet richesse négatif). Le dollar faible pèse sur le bas du K via les prix importés et l’inflation, et pénalise certains marchés européens exportateurs (dont le CAC 40). Sur l’IA, on passe d’un scénario « tout le monde gagne » à « plus de perdants », d’où des sanctions sur des secteurs comme les logiciels. En allocation : aux États-Unis, regarder le S&P 500 équipondéré ; en Europe, considérer les small caps moins exposées au dollar ; sur les émergents, être très attentif à la composition, et équilibrer éventuellement l’Asie avec l’Amérique latine.
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