Pétrole : Trump peut-il imposer son prix ?

Le pétrole est redevenu un actif stratégique central dans la politique étrangère américaine. Donald Trump en a fait un levier économique, industriel et géopolitique majeur pour contenir l’inflation, affaiblir l’OPEP et renforcer la suprématie des États-Unis face à la Chine. Dans cet entretien, Christian Parisot, président d’Altaïr Economics et conseiller économique, décrypte les ressorts de cette stratégie et ses conséquences pour les marchés, les matières premières et les investisseurs.

Le pétrole comme pilier de la stratégie économique américaine

Vincent Bezault : La politique étrangère de Donald Trump semble aujourd’hui largement structurée autour des matières premières, et en particulier du pétrole. Peut-on dire que le pétrole est devenu pour lui un actif stratégique central ?

Christian Parisot : Oui, très clairement. Le pétrole est au cœur de la stratégie de Donald Trump, et ce pour deux raisons majeures. La première est économique et industrielle. Son objectif prioritaire est la réindustrialisation des États-Unis, avec l’ambition de permettre aux entreprises américaines de regagner des parts de marché, notamment face à la concurrence chinoise. Dans cette perspective, l’énergie est un facteur clé de compétitivité. Donald Trump assume une vision de croissance carbonée, à rebours des trajectoires européennes ou asiatiques. Pour lui, le pétrole reste une énergie abondante, disponible et relativement bon marché, indispensable au redressement industriel américain.
La seconde raison est politique et intérieure. À l’approche des élections de mi-mandat, le prix de l’essence est un indicateur extrêmement sensible pour les ménages américains. Le gallon d’essence est perçu comme un baromètre direct de l’inflation et du pouvoir d’achat. Lorsque les prix à la pompe augmentent, les Américains ont le sentiment immédiat d’un appauvrissement, souvent plus fort que les effets positifs d’une hausse des salaires. Donald Trump l’a parfaitement compris. Sa volonté affichée de ramener le pétrole à 50 dollars le baril s’inscrit dans cette logique : montrer qu’il agit concrètement pour protéger le pouvoir d’achat.

Une stratégie pétrolière aux objectifs géopolitiques assumés

Vincent Bezault : Cette stratégie dépasse largement la seule politique intérieure. On voit bien que les initiatives américaines au Venezuela ou l’intérêt pour le Groenland répondent aussi à des objectifs de politique étrangère. L’idée serait de sécuriser l’approvisionnement stratégique des États-Unis pour préserver leur suprématie mondiale. Certains évoquent même un contrôle potentiel de près de 30 % des réserves mondiales de pétrole.

Christian Parisot : Ce chiffre est effectivement central pour comprendre la logique de Donald Trump. Lorsqu’on parle de ces 30 %, il ne s’agit pas d’une appropriation directe des sous-sols étrangers, mais d’une influence stratégique sur les réserves. Il faut intégrer plusieurs zones : les États-Unis eux-mêmes, le Canada – qui exporte l’essentiel de son pétrole vers les États-Unis faute d’infrastructures alternatives –, et le Venezuela. Le Groenland, en revanche, joue un rôle plus marginal sur le pétrole, car l’existence et l’ampleur de ses réserves restent débattues. Son importance est surtout liée aux terres rares.

En agrégeant ces zones, on arrive effectivement à environ 30 % des réserves mondiales de pétrole encore extractibles sous influence américaine. Ce pétrole est toutefois coûteux à produire. Le Venezuela affiche aujourd’hui un coût d’extraction proche de 80 dollars le baril, contre 2 à 10 dollars en Arabie saoudite. Le pétrole de schiste américain se situe autour de 60 dollars, tout comme le pétrole canadien.
Mais ce pétrole présente deux avantages majeurs. D’abord, il s’agit souvent de pétrole lourd, parfaitement compatible avec les capacités des raffineries américaines, notamment dans le Golfe du Mexique. Ensuite, ce pétrole est particulièrement utilisé pour le diesel, un carburant stratégique dont les prix influencent fortement la perception de l’inflation. C’est d’ailleurs pour cette raison que Donald Trump a assoupli certaines normes environnementales sur le diesel afin d’en faire baisser le coût.

Affaiblir l’OPEP en modifiant l’équilibre du marché

Vincent Bezault : En contrôlant une telle part des réserves, Donald Trump ne cherche-t-il pas aussi à réduire la capacité de l’OPEP à réguler les prix du pétrole ?

Christian Parisot : Absolument. C’est même un point fondamental. Jusqu’à présent, l’OPEP et l’OPEP+ disposaient d’un pouvoir significatif sur les prix en ajustant volontairement leur production. Mais le message envoyé par Donald Trump est clair : si l’OPEP tente de faire remonter les prix au-delà de 80 ou 90 dollars, les États-Unis disposent d’un levier de production suffisant pour contrebalancer cette stratégie.
Même si l’augmentation de la production, notamment au Venezuela, n’est ni immédiate ni simple, l’existence même de cette capacité potentielle agit comme une menace crédible. Elle suffit à dissuader l’OPEP de chercher à maintenir durablement des prix élevés. En ce sens, Donald Trump impose un plafond implicite sur les cours du pétrole.

Venezuela : un levier psychologique ?

Vincent Bezault : Dans le cas du Venezuela, les infrastructures sont aujourd’hui très dégradées. Peut-on vraiment parler d’un impact réel à court terme, ou s’agit-il surtout d’un effet psychologique sur le marché ?

Christian Parisot : À court terme, l’effet est surtout psychologique. Personne ne pense sérieusement que le Venezuela puisse concurrencer immédiatement les grands producteurs de l’OPEP. En revanche, si les prix remontaient vers 80 dollars, Donald Trump pourrait envoyer un message très clair aux compagnies pétrolières américaines : le pétrole vénézuélien redeviendrait rentable, surtout avec le soutien financier et politique de l’État américain.
L’idée serait d’investir dans la modernisation des infrastructures pour faire baisser progressivement le coût d’extraction. Donald Trump évoque parfois une baisse de 10 à 20 dollars, ce qui est sans doute optimiste, mais même un coût ramené à 70 dollars rendrait ces projets attractifs. Dans ce scénario, l’OPEP perdrait une partie de sa capacité à piloter les prix, car toute hausse prolongée déclencherait une montée en puissance de l’offre américaine.

États-Unis, Chine et pétrole : un jeu d’influence

Vincent Bezault : Cette stratégie pétrolière vise aussi indirectement la Chine, qui s’approvisionnait partiellement au Venezuela. En abaissant les prix du pétrole, Donald Trump ne rend-il pas service à son principal rival géopolitique ?

Christian Parisot : La réponse est nuancée. À court terme, des prix plus bas peuvent effectivement bénéficier à la Chine. Mais sur le plan stratégique, Donald Trump cherche surtout à réduire la diversification des sources d’approvisionnement chinoises. En fermant l’accès au Venezuela, il accroît la dépendance de Pékin vis-à-vis de la Russie, de l’Iran et des pays du Golfe.
Par ailleurs, les pressions américaines sur les exportations de pétrole russe, notamment via les sanctions sur la flotte fantôme, compliquent encore la situation chinoise. À terme, cette incertitude énergétique pousse la Chine à accélérer sa décarbonation. Ce n’est pas un hasard si près de 50 % des ventes automobiles en Chine concernent désormais des véhicules électriques. La croissance chinoise devient structurellement moins consommatrice de pétrole, ce qui modifie l’équilibre mondial de l’offre et de la demande.

Terres rares et Groenland : l’autre bataille stratégique

Vincent Bezault : Au-delà du pétrole, les matières premières critiques et les terres rares occupent une place centrale dans cette stratégie, notamment avec l’intérêt porté au Groenland. Ces ressources sont essentielles pour l’intelligence artificielle, l’armement ou l’industrie numérique. Les États-Unis peuvent-ils reprendre un avantage décisif dans ces domaines ?

Christian Parisot : Toute la géopolitique de Donald Trump est effectivement structurée autour des matières premières. L’objectif est double : garantir une énergie peu chère et sécuriser l’accès aux ressources indispensables à la réindustrialisation. Le Groenland est stratégique moins pour son pétrole que pour ses terres rares, mais aussi pour ses réserves potentielles d’uranium, dans un contexte de retour en grâce du nucléaire.
Donald Trump a compris que la puissance militaire pouvait être utilisée pour sécuriser l’économie. Là où l’Europe pensait pouvoir exister politiquement par son poids de consommateur, les États-Unis choisissent d’assurer leur domination par le contrôle des ressources. Cette logique s’étend à l’Afrique, à l’Ukraine, et à toute région disposant de stocks stratégiques.

Quelles conséquences pour les marchés et les investisseurs ?

Vincent Bezault : Revenons aux marchés. Cette politique américaine semble instaurer un plafond durable sur les cours du pétrole. Quelles en sont les implications pour le secteur pétrolier et pour les investisseurs ?

Christian Parisot : Les valeurs pétrolières peuvent encore être intéressantes, mais essentiellement comme valeurs de rendement. Elles offrent des dividendes attractifs, mais leur potentiel de revalorisation lié à une flambée des cours est désormais limité. Le pétrole devient moins cyclique qu’auparavant, en raison de ce plafond géopolitique imposé par les États-Unis.
Plus largement, l’année à venir sera fortement marquée par la géopolitique des matières premières. Les marchés ont peut-être sous-estimé cet aspect. Donald Trump semble délaisser l’arme des droits de douane, trop inflationniste, au profit d’une stratégie plus structurelle sur les ressources. Cela crée de l’incertitude, mais aussi des opportunités.
Dans ce contexte, certains actifs tirent clairement leur épingle du jeu : le secteur de la défense, mais aussi les actifs refuges comme l’or et l’argent, qui bénéficient mécaniquement de la montée des tensions géopolitiques.

La Synthèse de Vincent
La stratégie Trump s’axe sur les matières premières, tant au plan intérieur qu’international.
Objectif domestique : réduire le sentiment d’inflation en abaissant le prix du pétrole, facteur perceptible du pouvoir d’achat.
Objectif géopolitique : contrôler le jeu pétrolier en limitant les marges de manœuvre de l’OPEP via le contrôle du Canada, du Venezuela et partiellement du Groenland – soit 30 % des réserves.

Le pétrole à 100 dollars semble exclu, la Maison-Blanche visant plutôt 50 dollars. Cette stratégie pousse la Chine à accélérer sa stratégie de décarbonation.

Concernant les matières critiques et terres rares, notamment au Groenland, l’enjeu porte sur la compétitivité en intelligence artificielle. Côté marchés : potentiel limité pour les pétrolières, à privilégier comme valeurs de rendement. Cette géopolitique des matières premières crée de l’incertitude, favorable à l’or, l’argent et la défense.
 

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