Longtemps utilisé par professionnels de la gestion, le Misery Index avait perdu de sa pertinence en 2025 sous l’effet de la vague IA. Christian Parisot, président d’Altaïr Economics, estime qu’il pourrait redevenir un indicateur central pour anticiper la performance réelle du S&P 500 en 2026.
Un indicateur simple… mais redoutablement efficace
Vincent Bezault : Christian Parisot, nous allons parler aujourd’hui d’un indicateur bien connu des économistes, longtemps utilisé pour anticiper les performances boursières américaines, mais qui a perdu en efficacité en 2025. Il s’agit du Misery Index. Avant d’analyser son éventuel retour en grâce, pouvez-vous rappeler précisément ce qu’est cet indicateur ?
Christian Parisot : Le Misery Index est un indicateur extrêmement simple à calculer. Il correspond à la somme de l’inflation totale sur un an et du taux de chômage global. On utilise volontairement l’indice des prix à la consommation global, sans exclure l’énergie ni l’alimentaire, car l’objectif est de mesurer la pression réelle exercée sur le consommateur.
Cet indicateur synthétise donc deux dimensions essentielles : le pouvoir d’achat et la sécurité de l’emploi. Plus l’inflation est élevée et plus le chômage augmente, plus la pression sur le consommateur est forte. À l’inverse, une inflation basse et un marché du travail solide traduisent une situation favorable à la consommation.
Aux États-Unis, cet indicateur fonctionne particulièrement bien, car la consommation des ménages est le principal moteur de la croissance américaine. Lorsque le Misery Index est bas, cela signifie que le consommateur peut consommer sans contrainte excessive, ce qui soutient directement la croissance… et donc la bourse.
Vincent Bezault : Autrement dit, plus le Misery Index est bas, plus l’environnement est favorable aux marchés actions américains ?
Christian Parisot : Exactement. À l’inverse, lorsque l’inflation s’emballe ou que le marché du travail se dégrade, le consommateur se retrouve sous pression. Cela peut entraîner un ralentissement de la consommation, des difficultés d’endettement et un accès plus complexe au crédit. Or, compte tenu du poids de la consommation dans le PIB américain, cela se traduit mécaniquement par une croissance plus faible, ce qui est négatif pour les marchés actions.
C’est d’ailleurs ce qui justifie pleinement l’appellation de “Misery Index” : il mesure le degré de tension économique ressenti par les ménages.
Pourquoi le Misery Index fonctionne moins bien en Europe
Vincent Bezault : Cet indicateur existe pourtant dans d’autres pays. Pourquoi ne fonctionne-t-il pas aussi bien pour anticiper les marchés européens ?
Christian Parisot : Le Misery Index peut être calculé partout, mais son pouvoir prédictif varie fortement selon la structure économique des pays. En Allemagne, par exemple, il ne constitue pas un bon indicateur de la bourse européenne, car l’économie allemande dépend davantage du commerce mondial et du cycle international que de sa demande intérieure.
En revanche, il fonctionne assez bien pour anticiper le comportement du consommateur allemand. Lorsque le Misery Index augmente en Allemagne, on observe généralement une hausse du taux d’épargne et une baisse de la consommation. C’est un mécanisme différent de celui observé aux États-Unis, où l’ajustement passe moins par l’épargne et davantage par une contrainte directe sur la consommation.
En France, cet indicateur est encore moins pertinent. Mais aux États-Unis, et plus précisément pour le S&P 500, son impact historique est très significatif.

Un indicateur étroitement lié à la politique monétaire américaine
Vincent Bezault : Lorsque l’on observe l’historique du Misery Index depuis les années 1980, on remarque notamment son pic au début de l’ère Volcker, période marquée par une inflation très élevée et une bourse américaine en difficulté. Comment interpréter cette relation de long terme ?
Christian Parisot : Cette relation est logique à plusieurs titres. D’abord, parce que le Misery Index reflète directement les deux objectifs fondamentaux de la Réserve fédérale : la stabilité des prix et le plein emploi. En ce sens, il constitue aussi un indicateur indirect de politique monétaire.
Historiquement, la politique monétaire américaine a largement façonné les cycles économiques. Or, le Misery Index combine précisément les deux variables sur lesquelles la Fed fonde ses décisions. Il résume donc à la fois l’état de l’économie réelle et les conditions monétaires.
C’est pour cette raison que cet indicateur a longtemps été utilisé par les gérants d’actifs américains. Lorsque le Misery Index augmentait, ils avaient tendance à réduire leur exposition aux actions et à renforcer la part obligataire. À l’inverse, un Misery Index en baisse favorisait les allocations plus risquées.
Corrélation avec le S&P 500 : pourquoi la performance réelle compte plus que la performance nominale
Vincent Bezault : Regardons maintenant la corrélation entre le Misery Index et la performance du marché actions américain. Le graphique que nous avons sous les yeux couvre la période depuis 2018. À gauche, l’échelle du Misery Index, et en face, la performance réelle du S&P 500 sur un an glissant, représentée en échelle inversée. Avant d’aller plus loin, pouvez-vous préciser ce que l’on entend exactement par performance réelle ?

Christian Parisot : La performance réelle consiste tout simplement à corriger la performance boursière de l’effet inflation. On prend l’évolution du S&P 500 et on en retranche la hausse des prix. C’est un point essentiel, car l’inflation n’est pas nécessairement négative pour la bourse en soi.
Toutes choses égales par ailleurs, une inflation plus élevée signifie aussi plus de chiffre d’affaires en valeur, et donc potentiellement une hausse des bénéfices nominaux. C’est pourquoi la bourse peut parfois progresser en période inflationniste. Le problème survient lorsque cette inflation s’accompagne d’un durcissement de la politique monétaire ou d’une dégradation des perspectives de croissance.
En travaillant sur la performance réelle, on neutralise cet effet mécanique de l’inflation et on obtient une corrélation statistiquement plus robuste avec le Misery Index.
Vincent Bezault : Autrement dit, un indice boursier peut progresser nominalement tout en affichant une performance réelle négative ?
Christian Parisot : Exactement. C’est tout l’enjeu. En période de forte inflation, le S&P 500 peut afficher une hausse nominale, mais une perte de pouvoir d’achat pour l’investisseur. En corrigeant l’indice de l’inflation, on obtient une lecture beaucoup plus pertinente du lien entre conditions macroéconomiques et marchés actions.
D’ailleurs, les tests statistiques montrent que la corrélation est nettement meilleure avec la performance réelle qu’avec l’indice nominal, même si cette dernière conserve malgré tout une relation partielle avec le Misery Index.
Une relation historiquement forte… mais imparfaite
Vincent Bezault : Sur ce graphique, on observe effectivement une relation inverse assez nette entre le Misery Index et la performance réelle du S&P 500, du moins sur une large partie de la période. Peut-on parler d’une corrélation solide ?
Christian Parisot : On ne peut jamais parler de corrélation parfaite en économie, mais on est sur des niveaux tout à fait significatifs. Sur le moyen-long terme, on observe des taux de corrélation proches de 70 %, ce qui signifie qu’environ 70 % des fluctuations de la performance réelle du S&P 500 peuvent être expliquées par l’évolution du Misery Index.
C’est loin d’être anecdotique. Cela ne veut pas dire que cet indicateur explique tout, mais qu’il constitue un outil d’aide à la décision pertinent, notamment dans les stratégies d’allocation d’actifs.
C’est aussi pour cette raison que l’échelle du graphique est inversée : lorsque le Misery Index augmente, la performance réelle du S&P 500 tend à se dégrader, et inversement. Cette relation négative apparaît clairement sur longue période.

2025 : la rupture de corrélation liée à l’intelligence artificielle
Vincent Bezault : Pourtant, lorsque l’on zoome sur la période la plus récente, on observe une décorrélation manifeste à partir de 2025. Comment l’expliquer ?
Christian Parisot : Cette rupture s’explique très largement par la thématique de l’intelligence artificielle. En 2025, la croissance américaine a été massivement tirée par l’investissement technologique, bien davantage que par la consommation des ménages.
Les chiffres disponibles suggèrent que 70 à 90 % de la croissance américaine sur cette période proviendraient des investissements liés à l’IA. On est donc face à une croissance portée par le capital et l’innovation, et non par la demande domestique. Dans ce contexte, les marchés ont naturellement cessé de regarder les indicateurs traditionnels liés au consommateur, comme l’inflation ou le chômage.
Wall Street s’est concentrée sur quelques grandes valeurs technologiques, dont le potentiel de croissance semblait largement indépendant des fondamentaux macroéconomiques domestiques. Cela explique pourquoi le Misery Index a été largement ignoré par les marchés sur cette période.
Fin de la parenthèse IA : une décorrélation appelée à se résorber
Vincent Bezault : Cette décorrélation observée en 2025 entre le Misery Index et la performance du marché actions américain vous semble-t-elle durable ou transitoire ?
Christian Parisot : Elle me paraît clairement transitoire. La thématique de l’intelligence artificielle a joué un rôle écrasant en 2025, au point de décorréler temporairement la bourse américaine des fondamentaux économiques domestiques. La croissance américaine s’est alors appuyée de manière très majoritaire sur l’investissement technologique, et beaucoup moins sur la consommation des ménages.
Les estimations disponibles suggèrent que 70 % à 90 % de la croissance américaine sur cette période aurait été liée à ces investissements autour de l’IA. On est donc face à une croissance tirée par l’investissement et l’innovation, et non par la demande intérieure. Dans ce contexte, les marchés ont naturellement cessé de prêter attention aux indicateurs traditionnels liés au consommateur, comme l’inflation ou le taux de chômage.
Wall Street s’est concentrée sur un nombre limité de grandes valeurs technologiques, dont le potentiel de croissance semblait largement indépendant des fondamentaux macroéconomiques. Cette focalisation explique pourquoi le Misery Index a été largement ignoré par les marchés sur cette période.
Des valorisations élevées qui imposent un changement de moteur
Vincent Bezault : Cette focalisation sur les valeurs technologiques peut-elle encore durer ?
Christian Parisot : Aujourd’hui, on arrive à un stade où les valorisations de ces grandes valeurs technologiques sont très élevées. Cela ne signifie pas nécessairement qu’il existe une bulle, mais cela implique que pour aller beaucoup plus haut, il faudrait désormais une succession de bonnes surprises supplémentaires, notamment sur les résultats des 7 Magnifiques.
Or, une grande partie des bonnes nouvelles est déjà intégrée dans les cours. On observe d’ailleurs que dans les attentes de bénéfices et de marges des entreprises américaines, l’effet des 7 Magnifiques est prépondérant. Ces valeurs restent déterminantes pour l’orientation des indices, mais elles ne peuvent plus, à elles seules, générer des performances de 20 à 30 % pour l’ensemble de Wall Street.
La diversification remet les fondamentaux domestiques au centre
Vincent Bezault : Cela implique-t-il un changement dans la stratégie des investisseurs ?
Christian Parisot : Très clairement. Si les investisseurs veulent continuer à générer de la performance, ils vont devoir diversifier leurs choix d’investissement. On ne peut plus reposer exclusivement sur la thématique de l’IA.
Dès lors que l’on souhaite acheter des valeurs cycliques, jouer une accélération de la croissance ou s’exposer davantage à la consommation, on revient mécaniquement vers les fondamentaux de l’économie américaine. Cela implique de regarder à nouveau les taux d’intérêt, les discours de la Réserve fédérale et les indicateurs macroéconomiques clés.
Dans ce contexte, le Misery Index redevient un outil central, car il permet précisément d’évaluer si la croissance américaine peut être portée par la consommation ou si, au contraire, les pressions inflationnistes et les tensions sur l’emploi appellent à davantage de prudence.
Inflation collante et tensions sur l’emploi : un Misery Index orienté à la hausse
Vincent Bezault : Si l’on se projette maintenant sur les prochains mois, comment voyez-vous évoluer le Misery Index aux États-Unis ?
Christian Parisot : C’est aujourd’hui toute la question. Le premier élément à prendre en compte, c’est que le mouvement de désinflation n’est pas terminé, mais qu’il devient de plus en plus lent. Le retour d’une inflation de 5 ou 6 % vers l’objectif de 2 % fixé par la Réserve fédérale s’annonce compliqué et progressif.
On observe ce que les économistes américains qualifient d’inflation collante, en particulier dans les services, et plus précisément dans les services intensifs en emploi. Cela signifie que la hausse des salaires continue d’alimenter l’augmentation des prix, ce qui limite la vitesse de désinflation.
Sur la composante biens, la situation est plus contrastée. Pour l’instant, l’impact des droits de douane décidés par l’administration Trump ne se traduit pas encore par une flambée des prix. Les hausses observées restent modérées, mais une interrogation demeure : les entreprises américaines avaient constitué des stocks de précaution en amont, et la question est de savoir si ces hausses de coûts seront répercutées une fois ces stocks écoulés.
Un marché du travail en apparence stable, mais en réalité fragilisé
Vincent Bezault : L’autre composante essentielle du Misery Index reste le marché du travail. Quelle est votre lecture actuelle de la situation ?
Christian Parisot : Le marché du travail américain envoie aujourd’hui des signaux contradictoires. Certains secteurs commencent à réduire leurs effectifs de manière sensible, tandis que d’autres continuent de recruter, notamment dans les secteurs social et de la santé.
Si l’on se limite aux chiffres agrégés, le marché du travail semble relativement stable. Mais cette stabilité est trompeuse. En moyenne, on a observé environ 59 000 créations d’emplois par mois sur l’ensemble de l’année 2025, ce qui est extrêmement faible à l’échelle de l’économie américaine.
Cela signifie que l’on ne détruit pas massivement d’emplois, mais que l’on en crée très peu. Derrière cette apparente inertie, il existe en réalité de fortes rotations sectorielles, avec des destructions d’emplois compensées par des recrutements ailleurs. À mes yeux, cela traduit davantage un marché du travail fragilisé qu’un marché véritablement solide.
L’IA, entre gains de productivité et pression sur l’emploi
Vincent Bezault : Quel rôle joue l’intelligence artificielle dans cette évolution du marché du travail ?
Christian Parisot : L’intelligence artificielle a un effet ambivalent. À long terme, elle peut générer des gains de productivité importants pour les entreprises. Mais à court terme, elle incite clairement à moins recruter, voire à réduire certains effectifs.
Cela crée un risque de remontée du taux de chômage dans les prochains mois, notamment au premier semestre. Combiné à une inflation qui reste résiliente, ce contexte plaide pour une hausse du Misery Index.
Pour la Réserve fédérale, la situation devient délicate. Elle doit composer avec une inflation encore au-dessus de sa cible et un marché du travail qui commence à se détériorer. Cette combinaison limite sa capacité à assouplir rapidement et fortement sa politique monétaire, même si des baisses de taux restent possibles.
Un Misery Index qui plaide pour davantage de prudence sur les marchés
Vincent Bezault : Dans ce contexte, quelles pourraient être les conséquences concrètes de l’évolution du Misery Index sur les marchés financiers ?
Christian Parisot : Si l’on combine une inflation résiliente et un marché du travail fragilisé, on obtient un Misery Index orienté à la hausse. Cela signifie, selon moi, une pression sur la performance réelle du S&P 500 dans les prochains mois.
Si je devais faire une projection sur les six prochains mois, j’irais clairement dans le sens d’une hausse du Misery Index, ce qui plaide pour une approche plus prudente sur les marchés actions américains. Il ne s’agit pas nécessairement d’anticiper une forte correction, mais plutôt une capacité réduite à générer de la performance réelle, une fois l’inflation prise en compte.
Dans ce type de configuration, les gérants peuvent être incités à réduire leur exposition au risque, à rééquilibrer leurs portefeuilles vers des actifs défensifs ou à renforcer la part obligataire dans leurs allocations.
Un indicateur central pour l’allocation d’actifs en 2026
Vincent Bezault : Le Misery Index redevient donc, selon vous, un véritable outil d’aide à la décision pour les investisseurs ?
Christian Parisot : Oui, clairement. C’est un indicateur simple, facile à calculer, mais extrêmement utile pour arbitrer entre actions et obligations, et plus largement pour piloter le niveau de prise de risque dans les portefeuilles.
On constate d’ailleurs qu’il est de nouveau très présent dans les discussions des gestions américaines. Il permet de déterminer s’il faut rester concentré sur quelques thématiques porteuses, ou au contraire diversifier vers d’autres secteurs, jouer le cycle économique ou privilégier des valeurs de refuge.
Deux indicateurs à surveiller
Vincent Bezault : Pour conclure cet échange, quels sont selon vous les indicateurs que les investisseurs doivent surveiller de près dans les mois à venir ?
Christian Parisot : Il y en a deux, et seulement deux. D’un côté, l’indice des prix à la consommation, qui permettra d’évaluer le rythme de la désinflation et la persistance de l’inflation dans les services. De l’autre, le taux de chômage, qui donnera une lecture claire de la solidité ou de la fragilisation du marché du travail américain.
Ce sont ces deux variables qui détermineront les décisions de politique monétaire, l’évolution du Misery Index et, par conséquent, l’orientation de Wall Street sur le premier semestre 2026.
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