Un signal technique à surveiller
Vendredi, un premier coup de semonce est apparu avec la formation d’un avalement baissier. Concrètement, la séance s’est ouverte au plus haut et a clôturé bien plus bas, englobant l’ensemble des bougies de la semaine. Ce type de signal, qualifié d’avalement baissier hebdomadaire, n’est jamais anodin après une telle phase de hausse.
Ce n’est pas forcément le signal d’un retournement immédiat, mais cela traduit un essoufflement de la dynamique haussière.
Tensions géopolitiques et réactions de marché
Vincent Bezault : D’où vient précisément ce signal d’alerte ?
Jean-Michel Salvador : Il est principalement lié à une prise de bénéfices sur fond de tensions géopolitiques. Les nouvelles frictions entre la Chine et les États-Unis ont pesé sur le marché. Elles se sont un peu apaisées durant le week-end, mais elles trouvent leur origine dans le conflit russo-ukrainien : la livraison possible de missiles Tomahawk à l’Ukraine par les États-Unis ouvre la voie à des frappes à longue distance susceptibles de perturber les exportations russes.
Or, la Chine profite largement de ces exportations à bas prix. Pékin a donc réagi en agitant la menace des terres rares, un signal fort. Cela dit, une rencontre entre les présidents chinois et américain est prévue à la fin du mois d’octobre, ce qui a contribué à calmer les marchés en début de semaine.
Mais restons prudents : un deuxième coup de semonce n’est pas à exclure. Il pourrait venir soit des résultats du troisième trimestre, soit d’un reflux sur la thématique de l’intelligence artificielle.
Risque de contagion à l’Europe ?
Vincent Bezault : Un abonné nous a posé la question suivante : si le Nasdaq corrigeait de 10 % ou plus, cela créerait-il une contagion sur le CAC 40 et le DAX ?
Jean-Michel Salvador : Oui, inévitablement. Il est difficile d’imaginer un marché américain corriger de 10 à 15 % sans impact sur l’Europe. Les marchés européens suivraient le mouvement, même si la baisse serait sans doute moins marquée, car ils ont moins bénéficié de la vague IA.
Depuis le 15 mai, le CAC 40 et l’Euro Stoxx 50 évoluent dans un canal latéral, avec une récente tentative de sortie vite avortée. Les incertitudes budgétaires françaises pèsent sur la confiance. En cas de correction américaine, il y aurait donc contagion, mais d’ampleur plus limitée.
L’intelligence artificielle : moteur ou fragilité du marché ?
Vincent Bezault : Jean-Michel, il y a quelque chose qui m’inquiète dans ce que l’on voit autour de l’intelligence artificielle. On a le sentiment d’un système circulaire où les fournisseurs financent leurs propres clients — Oracle passe commande à Nvidia, Nvidia investit dans OpenAI, AMD est payé en actions… On a presque l’impression d’une forme de cavalerie financière. Est-ce que ce sentiment est fondé ?
Jean-Michel Salvador : Tu as raison, la mécanique est effectivement complexe. On n’est pas dans une cavalerie au sens strict, mais dans une construction financière volontairement circulaire. Plusieurs acteurs — Nvidia, Oracle, AMD, OpenAI — s’appuient mutuellement pour soutenir leur croissance et maintenir la dynamique autour de l’intelligence artificielle.
OpenAI : une croissance fulgurante mais fragile
Pour mesurer cette interdépendance, il suffit de regarder OpenAI, au cœur de ce système. La société génère déjà 1 milliard de dollars de chiffre d’affaires par mois, grâce à ChatGPT et à ses cent millions d’abonnés payants. À cela s’ajoutent environ 800 millions d’utilisateurs gratuits, susceptibles d’être monétisés via la publicité ou des partenariats commerciaux.
Mais les projections à horizon 2029 sont vertigineuses : 125 milliards de dollars de revenus annuels, contre 15 milliards aujourd’hui. Cela représenterait 350 milliards de chiffre d’affaires cumulé sur quatre ans. Des chiffres impressionnants, mais très ambitieux.
D’autant qu’OpenAI n’est pas une société de logiciels classiques : elle investit massivement dans les data centers pour renforcer sa puissance de calcul. Ses dépenses cumulées atteindraient 500 milliards de dollars, contre 350 milliards de revenus estimés. Le trou de 150 milliards serait en partie comblé par Nvidia (100 milliards d’investissement) et par AMD, via une entrée croisée au capital. Mais la rentabilité réelle de ces montages reste très incertaine.
Alphabet, le géant sous-estimé de l’IA
Ce qu’il faut également avoir en tête c’est le cas Alphabet (Google). Alphabet a été délaissé en début d’année 2025, avant de rebondir fortement en fin d’année. Rappelons que cette société avait déjà bouleversé l’équilibre technologique il y a quinze ans, en imposant Android comme système d’exploitation dominant sur mobile.
Sur le front de l’intelligence artificielle, Alphabet a sans doute été sous-évaluée. Elle se paie aujourd’hui 25 fois ses bénéfices, et elle regagne des parts de marché dans le cloud, un segment étroitement lié à l’IA.
Un fait marquant : en septembre, Google DeepMind, la division d’ultra-intelligence de Google, a remporté une médaille d’or aux Olympiades internationales de mathématiques, devançant de jeunes prodiges de 18 ans. Les correcteurs ont relevé des réponses originales à des problèmes encore sans solution connue. Cela montre à quel point Google reste en avance sur le reste du monde.
Des marchés U.S. à la merci d’une désillusion
Cette interconnexion entre acteurs crée une vulnérabilité structurelle. Si OpenAI déçoit, c’est toute la chaîne — de CoreWeave à Nvidia — qui sera affectée. Nous pourrions entrer dans un cycle alternant phases d’euphorie et périodes de doutes sur la monétisation de l’IA.
Investisseurs, la prudence reste de mise !
Vincent Bezault : Quel message doivent retenir les investisseurs ?
Jean-Michel Salvador : Le signal technique d’avalement baissier appelle à la prudence. Acheter aujourd’hui sur les valeurs d’intelligence artificielle revient à intervenir sur des niveaux déjà très élevés. Mieux vaut privilégier des titres moins exposés à l’IA et attendre un meilleur point d’entrée.