Malgré un environnement marqué par des tensions géopolitiques persistantes, en raison notamment du bras de fer entre l’Iran et les Etats-Unis, et des incertitudes économiques, la bourse U.S. rebondit comme si de rien n’était.
Christian Parisot, Président d’Altaïr Economics, analyse la résistance de la Bourse américaine face à la réalité macroéconomique et livre ses perspectives. Derrière le rebond des indices, il décrypte une dynamique peut être plus fragile qu’il n’y paraît.
La Bourse américaine continue de surprendre.
Bourse U.S. : le retour du scénario en V
La Bourse américaine continue d’étonner par son dynamisme. Alors même que les incertitudes au Moyen-Orient restent élevées, les indices américains donnent le sentiment d’ignorer une partie des risques. Cette résistance nourrit de nouveau un discours bien connu des investisseurs : celui de l’effet TINA. Il n’y aurait pas d’alternative. Il faudrait rester investi, et rester investi principalement sur la technologie, en particulier sur les valeurs liées aux semi-conducteurs.
La question, pour Christian Parisot, est donc simple : faut-il rejouer le scénario en V observé à plusieurs reprises ces dernières années, ou les marchés masquent-ils cette fois des fragilités susceptibles de déboucher sur une correction plus marquée ?
Cette tentation de rejouer un rebond rapide s’appuie sur des précédents récents. Après le choc du Covid, revenir massivement sur les actions s’était révélé payant. Le même réflexe avait prévalu lors de l’annonce des droits de douane de Donald Trump. Les économistes redoutaient alors un choc important sur la croissance mondiale et sur les résultats d’entreprise, mais l’impact s’est finalement révélé plus modéré et plus étalé dans le temps que prévu. L’inflation n’a pas explosé aussi violemment qu’anticipé, notamment grâce à des effets de stocks et à des ajustements sur les marges de certaines entreprises. De fait, la politique monétaire n’a pas eu à réagir aussi brutalement qu’on pouvait le craindre.
À cela s’est ajouté le soutien de l’intelligence artificielle, avec des investissements massifs qui ont alimenté ce nouveau scénario en V. Même si le choc au Moyen-Orient est sérieux, il semble affecter davantage l’Europe que les États-Unis, ce qui incite une nouvelle fois les investisseurs à rester positionnés sur les actions américaines. Le problème, souligne Christian Parisot, est que ce scénario en V a été joué quasiment immédiatement, alors même que la situation géopolitique reste loin d’être clarifiée.
83 % : le chiffre qui rassure… à première vue
Le principal élément de soutien des marchés, à ce stade, reste la bonne tenue des résultats d’entreprise. Christian Parisot rappelle que 83 % des entreprises ayant publié leurs comptes du premier trimestre ont affiché des résultats supérieurs aux attentes du consensus. Ce chiffre donne une base réelle au rebond observé sur les marchés américains.
Autrement dit, l’optimisme n’est pas entièrement déconnecté des fondamentaux. Les entreprises américaines montrent une réelle capacité de résistance dans un environnement plus incertain. Le premier trimestre confirme une forme de solidité des profits et explique pourquoi le marché a pu considérer que la baisse liée aux tensions géopolitiques offrait une opportunité de retour sur les actions.
Cette lecture s’appuie aussi sur des perspectives encore bien orientées. Le pourcentage d’entreprises affichant une croissance des bénéfices ou du chiffre d’affaires sur douze mois reste élevé. Les analystes comme les entreprises, à travers leur guidance, continuent d’envoyer des signaux relativement positifs. Cela conduit les marchés, notamment américains, à minorer l’impact immédiat de la crise au Moyen-Orient, en considérant qu’elle touche davantage l’Europe que les sociétés américaines.
L’autre facteur de soutien tient aux révisions du consensus. Les attentes de croissance des profits restent fortes, avec des anticipations élevées pour 2026 et 2027. Surtout, Christian Parisot souligne qu’il n’y a pas eu, jusqu’ici, de véritable révision à la baisse depuis le début du conflit. Ce phénomène s’auto-entretient : les entreprises continuent de battre le consensus, ce qui consolide l’acquis de croissance et nourrit l’optimisme des analystes comme des investisseurs.
Le fossé entre la lecture des analystes et celle des économistes
Pour autant, Christian Parisot estime qu’il faut regarder plus loin que les publications trimestrielles. Du point de vue macroéconomique, le diagnostic reste nettement moins favorable. Le FMI, l’OCDE et plus largement le consensus des économistes décrivent un choc lié au Moyen-Orient synonyme de moindre croissance et de davantage d’inflation. Ce type d’environnement n’est favorable ni à la consommation des ménages ni à l’investissement des entreprises.
D’où une interrogation centrale : les analystes actions ne sont-ils pas trop optimistes par rapport à la réalité économique décrite par les économistes ?
La réponse, selon Christian Parisot, est plus nuancée qu’il n’y paraît. Oui, il existe une forme d’optimisme sur les marchés. Mais lorsqu’on regarde en détail la structure des révisions à la hausse, on s’aperçoit qu’elles sont très concentrées sur quelques secteurs et quelques valeurs. Il existe notamment un effet lié à la hausse du pétrole, favorable à certaines entreprises américaines de l’énergie. Et surtout, il existe un effet beaucoup plus marqué encore autour de certaines valeurs technologiques.
Micron, Nvidia : prudence face à une concentration extrême
C’est l’un des points clés de l’analyse. Christian Parisot insiste sur le fait qu’une seule société concentre une part majeure de la révision à la hausse des bénéfices par action depuis le début de la guerre au Moyen-Orient : Micron Technologies. À elle seule, elle expliquerait plus de la moitié des révisions haussières.
Le constat va plus loin encore. Si l’on additionne les dix entreprises les plus contributrices aux révisions d’EPS du S&P 500, celles-ci expliquent plus de 100 % de la révision haussière de l’indice. En clair, si l’on retire ces dix sociétés, le reste du marché est déjà orienté vers des révisions à la baisse. La hausse des attentes est donc extrêmement concentrée.
Le même phénomène se retrouve dans la technologie avec Nvidia. Les investisseurs continuent de privilégier ce secteur au nom de l’effet TINA, au motif qu’il offre la meilleure visibilité et la plus forte progression attendue des profits. Mais cette croissance apparaît elle aussi de plus en plus concentrée sur un petit nombre d’acteurs. Les performances ne reposent plus vraiment sur les Sept Magnifiques dans leur ensemble, mais sur quelques valeurs, voire sur une seule valeur dominante.
Cela change profondément la lecture du marché. Plus la hausse se concentre, plus les choix d’investissement se réduisent, et plus le risque augmente en cas de déception.
Une croissance en valeur, mais pas forcément en volume
C’est ici que Christian Parisot reprend sa grille d’analyse d’économiste. À ses yeux, le véritable sujet n’est pas seulement la croissance affichée du secteur des semi-conducteurs, mais la nature de cette croissance.
Le marché semble considérer que les profits du secteur vont continuer de progresser fortement. Pourtant, cette progression repose de plus en plus sur un effet prix plutôt que sur une hausse des volumes. La croissance serait davantage une croissance en valeur qu’une croissance en volume.
Autrement dit, les chiffres d’affaires bénéficient de la montée des prix, de la rareté de certains composants et d’un mix produit plus favorable, notamment vers les produits liés aux data centers et à l’intelligence artificielle. Cela ne signifie pas que la croissance est fictive. Cela signifie en revanche que sa qualité est plus fragile.
Christian Parisot met ainsi en avant une flambée des prix à la production sur plusieurs composants clés : éléments utilisés dans les semi-conducteurs, routeurs, tableaux électriques, câblages, équipements liés aux data centers. Il évoque également une forte hausse des prix à l’importation avant même l’effet des droits de douane. Christian Parisot souligne que la hausse des prix touche à la fois certains composants produits aux États-Unis et certains composants importés, ce qui renchérit plus largement l’écosystème des investissements autour de l’IA
Le risque, dans ces conditions, est que les marchés interprètent une hausse du chiffre d’affaires comme une preuve de solidité durable, alors qu’elle pourrait n’être que le reflet d’un environnement inflationniste.
Dans la tech, des situations très contrastées selon les entreprises
L’analyse microéconomique montre ensuite que toutes les entreprises ne sont pas logées à la même enseigne. Certaines profitent d’un effet mix produit favorable. Elles vendent davantage de composants à forte valeur ajoutée pour les data centers, ce qui améliore le prix moyen et soutient le chiffre d’affaires. D’autres disposent d’un réel pricing power et peuvent répercuter les hausses de coûts sur leurs prix de vente.
Christian Parisot cite le cas d’acteurs capables de mieux absorber la hausse des coûts, comme Cisco. À l’inverse, d’autres groupes, confrontés à une concurrence plus forte, augmentent leurs prix essentiellement pour protéger leurs marges, sans réelle capacité à améliorer leur position économique. C’est là que les situations deviennent plus complexes pour des entreprises comme HP ou Dell.
Le problème ne se limite pas aux marges. Il touche aussi la demande future. Si les coûts liés aux réseaux, à l’énergie, à la mémoire ou aux composants continuent d’augmenter, les clients peuvent arbitrer, ralentir certains déploiements, chercher des alternatives ou retarder leurs investissements. Des tensions persistantes sur la chaine d’approvisionnement peuvent également retarder la sortie de nouveaux produits ou ralentir le déploiement de l’intelligence artificielle.
Autrement dit, la hausse des prix peut soutenir le chiffre d’affaires à court terme, tout en fragilisant la dynamique de demande à moyen terme.
Tech : les quatre trajectoires possibles du marché
Christian Parisot distingue alors plusieurs scénarios possibles.
Le premier est le scénario central, celui que le marché semble actuellement privilégier. La croissance resterait forte grâce à un mix produit orienté vers plus de valeur ajoutée. Les marges se maintiendraient, la demande resterait solide et les multiples pourraient continuer de se tendre.
Le deuxième est nettement plus baissier. La concurrence s’intensifie, les clients reportent certaines commandes et les entreprises doivent faire face à des contraintes d’approvisionnement. Le chiffre d’affaires peut encore progresser, mais les marges se contractent, ce qui entraîne des révisions à la baisse des bénéfices.
Le troisième scénario est plus discriminant. Quelques acteurs, notamment dans les semi-conducteurs, parviennent à préserver leurs marges grâce à leur pouvoir de prix, tandis que le reste de la chaîne souffre. Les infrastructures technologiques en amont captent la valeur, mais les hyperscalers et d’autres grands acteurs de la tech voient leur retour sur investissement se dégrader.
Enfin, le scénario le plus haussier serait celui dans lequel l’intelligence artificielle génère des gains de productivité suffisamment puissants pour absorber entièrement cette inflation. Dans ce cas, les vendeurs de puces comme les acheteurs de capacités de calcul seraient tous gagnants. Mais Christian Parisot rappelle qu’un tel scénario suppose que les gains de productivité liés à l’IA soient assez rapides et assez puissants pour neutraliser la hausse des coûts, ce qui reste très incertain à ce stade.
La visibilité reste trop faible pour dire aujourd’hui quel scénario finira par l’emporter. Mais une chose est déjà sûre : la solidité du marché repose sur des appuis de plus en plus fragiles.
Un marché qui se tient encore… mais pour combien de temps ?
Au terme de son analyse, Christian Parisot ne conclut cependant pas à une déconnexion totale de la Bourse américaine avec la réalité économique. Le marché a des arguments : les attentes de résultats d’entreprise restent solides, quelques acteurs majeurs affichent une véritable visibilité et le secteur technologique conserve une forte capacité d’attraction.
Mais cette solidité repose sur un socle étroit. Les révisions à la hausse se concentrent sur quelques valeurs, sur quelques thématiques, et de plus en plus sur quelques entreprises des semi-conducteurs. Cette concentration renforce la logique TINA, mais elle augmente aussi la fragilité de l’ensemble.
Le rebond du Nasdaq est donc en partie justifié à court terme. En revanche, le risque de déception augmente à moyen terme. Certaines entreprises pourraient continuer d’afficher une forte croissance du chiffre d’affaires, tout en décevant sur leurs marges et sur le rendement réel de leurs investissements. Les hyperscalers, les éditeurs de logiciels et d’autres acteurs situés plus en aval de la chaîne pourraient être confrontés à un retour sur capital investi beaucoup plus faible qu’anticipé.
Dans ce contexte, le scénario en V reste possible à court terme, mais il devient de plus en plus difficile d’écarter un scénario en W. Le risque inflationniste n’est pas seulement pétrolier. Il est aussi technologique. Et l’inflation autour des semi-conducteurs et des composants liés à l’intelligence artificielle constitue, selon Christian Parisot, un problème majeur que le marché sous-estime encore.
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