Actions européennes : un potentiel limité en 2026 ?

Alors que le consensus des analystes affiche un optimisme marqué sur les bénéfices des entreprises européennes, la question de la crédibilité de ces anticipations reste entière. Faible croissance, productivité en berne, dépendance sectorielle : Patrick Artus, conseiller économique auprès d’Ossiam, décrypte les véritables perspectives des actions européennes et appelle à une grande prudence.

Le chiffre qui rassure… et la question qui dérange

Vincent Bezault : Le consensus des analystes reste aujourd’hui très optimiste sur les perspectives bénéficiaires des entreprises européennes. Dans l’ensemble, ils anticipent une progression des bénéfices par action d’environ 14 % en 2026.
Vu sous cet angle, la conclusion semble presque évidente : il faudrait rester exposé aux actions européennes.
La vraie question est donc de savoir si cette croissance des bénéfices par action est réellement crédible.

Patrick Artus : Pour répondre à cette question, il faut repartir de la croissance économique, même si l’exercice peut sembler paradoxal. Les entreprises européennes sont largement multinationales, mais dans l’esprit des investisseurs, il existe une forte association entre la croissance de l’économie européenne et la performance des actions européennes.
 
Une croissance européenne structurellement contrainte

Or, lorsque l’on analyse les déterminants de la croissance du PIB, celle-ci est la somme de trois éléments : les gains de productivité, l’évolution du taux d’emploi et la croissance de la population en âge de travailler.
Depuis le premier trimestre 2025, les gains de productivité sont à nouveau nuls. Le redressement observé en 2024 a soutenu la croissance de 2025 par un effet de moyennage, mais cet effet disparaît totalement pour 2026.
Deuxième élément : la population en âge de travailler diminue d’environ 0,2 à 0,3 % par an. Le taux d’emploi, quant à lui, progresse en moyenne de 0,4 point par an, ce qui apporte une contribution positive d’environ 0,6 point à la croissance. Mais depuis le troisième trimestre 2025, le taux d’emploi n’augmente plus en Europe.
En additionnant ces trois composantes, la croissance potentielle du PIB européen se situe au mieux autour de 0,6 à 0,7 %, très loin des 1,2 % intégrés dans les consensus. Il faut donc s’attendre à une mauvaise surprise sur la croissance européenne.
 
Une valorisation faible… mais rationnelle

Vincent Bezault : Autre argument souvent avancé en faveur des actions européennes : beaucoup d’investisseurs se sont détournés du marché américain au profit de l’Europe parce que la valorisation y est plus faible.
 
Patrick Artus : Oui. Si vous regardez le PER, sur les résultats instantanés, le S&P 500 est autour de 26, et l’Eurostoxx autour de 15–16. Cet écart est complètement justifié par l’écart de croissance nominale : vous avez environ 6 % de croissance nominale aux États-Unis, et moins de 4 % en Europe. Et même nettement moins : plutôt 3,2–3,3 %.
Vous avez donc un écart entre les croissances nominales bien plus important que l’écart entre les taux d’intérêt. Cela implique une valorisation plus faible des actions européennes, et cette situation, selon moi, va rester.

Des bénéfices par action largement surestimés

Troisième élément : le redressement des bénéfices par action. Sur ce point, je suis assez perplexe. En début d’année, on anticipait en Europe une hausse des bénéfices par action comprise, selon les analyses, entre 10 et 14 %. Or, on termine finalement l’année autour de +4 %. En France, la situation est encore plus marquée, avec des bénéfices par action en baisse de 8 %, alors qu’au début de 2025, on s’attendait encore à une progression de l’ordre de +8 %. L’écart est considérable.
Dans ces conditions, je ne vois pas pourquoi les anticipations actuelles de forte croissance des bénéfices ne feraient pas, elles aussi, l’objet d’une correction à la baisse. À nouveau, on retrouve les mêmes facteurs : une mauvaise surprise sur la croissance, l’absence de rattrapage et l’absence de convergence des valorisations. Tout cela conduit probablement à une surestimation de la croissance future des bénéfices par action.
Il faut regarder le marché européen sous un angle sectoriel. Aujourd’hui, il est essentiellement tiré par trois secteurs : d’abord l’armement et l’aviation, avec un rôle prépondérant de l’armement ; ensuite les banques ; et enfin les valeurs du luxe, qui semblent aller mieux et avoir en grande partie stabilisé leurs difficultés de demande, notamment en Chine. Mais ces trois secteurs ne représentent qu’une fraction limitée de l’ensemble de la cote européenne.
Au total, je pense qu’il existe un optimisme excessif à la fois sur les perspectives du marché européen, sur la croissance européenne et sur les résultats des entreprises. Par conséquent, cet optimisme se retrouve aussi dans les anticipations concernant les indices boursiers européens. Je ne m’attends pas à une correction majeure, mais plutôt à une stagnation, ou à une progression positive extrêmement faible des indices européens.
 
Faut-il détenir l’Europe « par défaut » à cause du dollar ?

Vincent Bezault : En même temps, quand on investit, est-ce qu’on n’est pas obligé d’avoir une part d’actions européennes aujourd’hui, compte tenu des inquiétudes sur le dollar ? Si on se base sur les croissances nominales, on se dit qu’il vaut mieux s’exposer au marché américain. Mais beaucoup d’investisseurs, notamment institutionnels, font le pari de la diversification : actions européennes, actions émergentes… parce qu’on ne sait pas ce qui peut se passer sur le dollar, et il y a peut-être une volonté politique de le faire baisser.
 
Patrick Artus : Vous touchez en réalité au sujet de l’indépendance de la Réserve fédérale.
Donald Trump a clairement exprimé son souhait de disposer d’une Fed alignée sur ses objectifs politiques. Il a même évoqué l’idée de ramener les taux d’intérêt autour de 1 %, ce qui provoquerait évidemment un effondrement du dollar.
Mais selon moi, ce scénario n’a aucune chance de se matérialiser. La Fed est une institution autonome, structurée autour de son propre appareil de recherche, et non une administration recevant des directives de la Maison-Blanche. Les membres du FOMC (Federal Open Market Committee) confirmés resteront en place, et Trump n’en prendra pas le contrôle.
La Fed poursuivra donc une politique monétaire adaptée à l’économie américaine, et non une politique dictée par un agenda politique. Or la situation actuelle est complexe :
– la croissance reste forte, autour de 4 % en réel,
– mais le marché du travail se montre moins dynamique,
– et l’inflation, elle, demeure trop élevée.
Dans ce contexte, les marchés anticipent encore une baisse de 50 points de base des taux directeurs. Ce n’est pas garanti. Selon moi, la Fed se situe déjà proche de son taux d’équilibre. Elle n’a pas la marge de manœuvre pour réduire les taux de façon agressive.
Donc je ne crois pas que la Fed ait la possibilité, même après le départ de Jay Powell, de baisser fortement les taux.

Vincent Bezault : Vous ne voyez pas une poursuite de la baisse du dollar ?

Patrick Artus : Le dollar est stable vis-à-vis de l’euro depuis très longtemps. On surestime sa chute parce qu’il avait beaucoup monté juste après l’annonce de la victoire de Trump : c’était un choc. Ensuite, il est passé autour de 1,08 à 1,17 face à l’euro, puis s’est stabilisé.
Donc ce n’est pas une dépréciation majeure du dollar : on est très proche de la parité de pouvoir d’achat. Je n’ai pas d’inquiétude profonde sur le dollar. J’ai une inquiétude globale sur les marchés obligataires, mais pas sur le marché des changes.
 
Actions européennes : un potentiel limité pour 2026 ?

Vincent Bezault : Revenons aux actions européennes, vous expliquez que leur potentiel de performance reste globalement limité.. En 2025, on a quand même observé des mouvements importants : des valeurs cycliques et value ont été recherchées, au détriment de la croissance dite de qualité. Pensez-vous qu’on reste dans la même dynamique en 2026 ? L’armement a déjà bien performé, les banques surperforment depuis un moment.

Patrick Artus : Le sujet, c’est à nouveau que la progression du marché repose sur un tout petit nombre de secteurs : le luxe qui semble sortir un peu la tête de l’eau après une mauvaise année 2025, et bien entendu l’armement & l’aéronautique et les bancaires.
Ensuite, il y a toujours la difficulté de juger si une hausse a été raisonnable. Sur l’armement, la hausse a été absolument considérable en 2025. Est-ce qu’elle va se poursuivre en 2026–2027 ? Je ne sais pas.
Je ne sais pas faire la part entre ce qui est l’anticipation des chiffres d’affaires futurs du secteur, et ce qui relève d’un emballement. On peut avoir des doutes sur la réalité des plans de stimulation des dépenses militaires dans certains pays. En Allemagne, les “cinq sages” ont émis des doutes sur la réalité du stimulus ; ce qui a été décidé par Merz, le Chancelier allemand est bloqué. Je ne sais donc pas si l’enthousiasme pour les valeurs de défense n’est pas un peu excessif.
Ce qui est clair, c’est que le marché européen est tenu par un nombre très limité de secteurs, et que l’industrie européenne ne va pas bien. Donc c’est essentiellement les bancaires, le luxe et les valeurs de l’armement. Je ne suis pas analyste sectoriel, mais quand je vois la rapidité avec laquelle ces valeurs ont progressé en 2025, cela pose question. Je serais donc plus prudent sur le marché européen globalement que les analystes.

Marché d’indices ou marché de stock picking ?

Vincent Bezault : Est-ce que, compte tenu de ce que vous dites, on n’est pas davantage dans un marché de stock picking, avec des valeurs à sélectionner au cas par cas ?

Patrick Artus : Oui, ça reste le cas. Vous parliez de la classification croissance/valeur : moi, je pense que c’est plutôt un marché de stock picking. Il faut aimer un certain nombre de valeurs et les ajouter en portefeuille.
Je ne crois pas au marché globalement. Et je pense que même les grandes catégories qui ont très bien performé en 2025 auront probablement plus de difficultés en 2026.

La synthèse de Vincent

Pour résumer ce que vous nous avez expliqué, Patrick Artus : vous ne considérez pas que les anticipations de croissance bénéficiaire soient aujourd’hui solides. En 2025, les prévisions avaient été placées très haut, autour de 10 à 12 %, pour finalement se matérialiser par une hausse d’environ 4 % sur l’Eurostoxx. En France, la situation a été encore plus défavorable, avec des bénéfices par action en baisse de 8 %.

Vous soulignez également que la faiblesse persistante des gains de productivité, combinée au recul de la population en âge de travailler, limite mécaniquement le potentiel de croissance de l’économie européenne. Dans ce contexte, l’Europe affiche un déficit de croissance par rapport aux États-Unis, ce qui rend l’hypothèse d’un rattrapage de valorisation des marchés européens vis-à-vis des marchés américains largement illusoire.

Sur le plan sectoriel, vous insistez sur la difficulté à identifier clairement les moteurs de performance. Certains secteurs ont très bien performé en 2025, mais il est difficile de savoir ce qui est déjà pleinement intégré dans les prix et ce qui relève d’un excès d’optimisme. Vous considérez donc que nous sommes davantage dans un marché de stock picking que dans un marché d’indices.

Enfin, concernant l’argument qui plaiderait pour une exposition accrue aux actions européennes au nom d’un risque sur le dollar, vous estimez que la Réserve fédérale est aujourd’hui contrainte par les tensions inflationnistes et dispose d’une marge de manœuvre limitée pour baisser fortement ses taux. Dans ce cadre, vous ne voyez pas de scénario de forte dépréciation du dollar. Et malgré ses intentions, Donald Trump ne prendra pas le contrôle de la Réserve fédérale, la composition et le fonctionnement de l’institution garantissant son indépendance.

En définitive, l’idée générale est donc la suivante : faire preuve de prudence sur les actions européennes et privilégier une approche fondée sur le stock picking.

Actions/Décisions, Top Picks U.S. et Sélection Elite, voici quelques unes de nos offres qui vous aideront à bâtir un portefeuille solide dans la durée !

Retour en haut